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Hôtes
indésirables
Les ailes brisées de la liberté
Traquer et se débarrasser des
blattes, souris, rats, pigeons, champignons…
Depuis vingt ans, Pierre-André
Schneider en a fait son affaire. Pour
pénétrer le quotidien
de cet entrepreneur basé à
Marsens, La Gruyère l’a
suivi, le temps d’une matinée
plutôt chargée.
| «Bip,
bip, biiip!» Lasermètre
sonore dans une main, bloc-notes
dans l’autre, Pierre-André
Schneider prend des mesures pour
préparer un filet antipigeons.
C’est que les volatiles
ont tendance à envahir
le balcon de cet appartement de
la rue du Simplon, dans le quartier
de Pérolles, à Fribourg.
Raison pour laquelle le locataire
a fait appel au patron de l’entreprise
de désinfection installée
à Marsens et spécialisée
dans la lutte contre toutes sortes
d’hôtes indésirables
(lire encadré). |
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En ce jeudi matin
pluvieux – «On se croirait
en plein mois de juillet…»
– le longiligne entrepreneur
de 45 ans secoue la tête, tout
en dessinant à la hâte
un croquis. «Ce n’est
pas un vrai filet, ça»,
peste-t-il en pointant d’un
doigt accusateur l’œuvre
translucide d’un de ses confrères.
«C’est un simple fil de
pêche, sans traitement anti-UV.
Pas étonnant qu’il soit
troué!» A peine quelques
minutes se sont écoulées
quand, déjà, le professionnel
plie bagage. «Il ne faut pas
pétouiller! La curiosité
passée, les gens m’engueulent!»
Sujet sensible que la désinfection,
reconnaît-il.
Vif comme l’éclair, Pierre-André
Schneider dévale les escaliers
et rejoint son gros 4x4 grenat, parqué
au beau milieu de la rue piétonne.
Tout autour, la ville grouille d’activité.
«Un café? Moi, j’en
ai besoin. Je me suis levé
à 5 h, ce matin…»
Son petit noir englouti, le Gruérien
en jeans et baskets se mue en guide,
casquette «Alinghi» sur
le crâne. En route pour un tour
du pâté d’immeubles,
histoire de dévoiler quelques-unes
des réalisations quasi invisibles
portant sa griffe. «C’est
le drame de mon métier: si
je travaille trop bien, je ne me fais
pas de pub», rigole le spécialiste.
L’odeur
fétide des rats
Là-bas, sur cet immeuble gris
bordant le boulevard, le «désinfestateur»
a installé un système
électrique – «déplaisant,
mais indolore» – contre
les pigeons. Comme au Werk-hof. Plus
loin, une guerre a failli éclater
entre les locataires qui leur donnaient
la becquée et ceux qui voulaient
s’en débarrasser. Ici,
ce sont les rats qui ont élu
domicile. Sapristi! Le bonhomme connaîtrait-il
aussi bien la ville qu’Hubert
Audriaz? «Ça fait vingt
ans que je suis dans le métier.
Alors, forcément…»
A un jet de pierre du premier appartement,
l’entrepreneur presse une nouvelle
sonnette. Deuxième rendez-vous
d’une journée qui en
comptera une bonne vingtaine. «Bonjour,
c’est Schneider. Je viens pour
les rats, j’aimerais jeter un
coup d’œil.» Le concierge
l’emmène vers des caves
plutôt défraîchies.
Il sort son trousseau de clés
et ouvre une porte fatiguée.
«Vous voyez, au fond? Ça,
c’est un trou à rats»,
affirme Pierre-André Schneider.
L’odeur fétide qui emplit
la pièce faiblement éclairée
chasse tout doute. «Depuis que
les fossés de Pérolles
ont été remblayés,
les colonies se sont déplacées.
Le surnom de ce quartier, c’est
la “ratinière”.»
Sursis pour les rongeurs: ce jour-là,
le dératiseur ne vient pas
leur faire un sort. Juste un petit
contrôle de routine, histoire
de s’assurer qu’ils consomment
bel et bien la nourriture empoisonnée.
Le concierge opine du chef. Il ramasse
fréquemment des bestioles séchées.
S’il en croise des vivantes,
un coup de pied sur la tête
les achève. «Les rats
sont malins: quand ils auront remarqué
qu’il est dangereux pour eux
de passer par ici, ils changeront
d’itinéraire»,
explique Pierre-André Schneider.
Mais de rats, ce matin-là,
pas l’ombre d’une queue.
Laveries
envahies
Retour à la jeep. Direction
la Route-Neuve, cette fois-ci. Quelques
jours auparavant, le «désinfestateur»
a appliqué un insecticide de
contact dans le local de la chaudière,
squatté par des blattes orientales.
Ça et là, des cadavres
de ces petits cafards noirs jonchent
le sol. «Leur présence
n’a pas grand-chose à
voir avec la propreté»,
précise le spécialiste,
soulevant le couvercle d’un
siphon sec où grouillent silencieusement
des dizaines de bestioles. «Si
les égouts étaient parfaitement
étanches, les blattes ne pourraient
pas remonter. L’humidité
joue aussi un rôle. Les laveries
d’hôpitaux sont envahies!»
A la rue de la Samaritaine, en Basse-Ville,
c’est pour une histoire de trou
suspect dans le plafond que les propriétaires
ont fait appel à l’expert.
«On est au 2e, avec un étage
en dessus. On peut donc exclure les
fouines, qui préfèrent
les combles.» Tout juste entré
dans le studio vide, Pierre-André
Schneider s’empare de son «boroscope»
de poche. La lumière émise
au bout du tuyau flexible –
muni d’une caméra –
lui permet de visualiser l’intérieur
du trou. Le diagnostic tombe immédiatement.
«Il y a eu dégât
d’eau: la cause est mécanique.
En plus, il n’y a ni odeurs
dans l’appartement, ni crottes
au sol.»
Du guano
par tonnes
La balade se poursuit, ponctuée
d’appels sur le portable de
l’entrepreneur. Un crochet par
le manège d’Ependes,
paradis des souris. Dans la sellerie
imprégnée de l’odeur
du cuir, bidons en main, Pierre-André
Schneider place des cubes de paraffine
turquoise – fourrée aux
graines – dans des tunnels en
carton. En parallèle, il dissémine
de petits sachets de gel près
des murs. «Pour elles, c’est
comme une bonne bière. Sauf
que cet anticoagulant les fait tomber
dans le coma et mourir d’une
hémorragie interne. Avec ça,
elles ne souffrent pas. Contrairement
à la mort-aux-rats, qui perfore
les boyaux.» Après une
ultime visite dans une entreprise
marlinoise de surgelés –
les souris, encore – midi sonne
déjà. L’heure
du fitness pour le dératiseur.
«Il faut s’entretenir.
Un jour, j’ai dû évacuer
six tonnes de guano de la cathédrale.
Ces journées “chantier”,
c’est sport!»
Profession:
Kammerjäger
Dératiseur, «mérulier»,
technicien hygiéniste…
Les noms ne manquent pas pour désigner
le métier qu’exerce Pierre-André
Schneider. «Les Allemands disent
Kammerjäger, “chasseur
de chambre”. Ça résume
tout.» Ecobiologiste de la construction
au bénéfice d’un
brevet fédéral, le Marsensois
détonne quelque peu dans le
petit monde du traitement de la vermine.
Les produits chimiques, pour lui,
ne sont qu’un palliatif. Pas
question d’abuser de la «boille».
«C’est spectaculaire,
mais peu efficace. Souvent, de simples
mesures physiques suffisent.»
C’est d’ailleurs cette
fibre écologique qui a poussé
ce chargé de cours à
l’Ecole polytechnique de Zurich,
bientôt expert fédéral
en écobiologie, à fonder
en 1993 sa propre société.
Depuis, le travail ne manque pas.
«En été, c’est
6 h – 19 h, samedi compris.
Et le dimanche, je m’occupe
de l’administration avec mon
épouse.» Pourquoi ne
pas engager un collaborateur? «J’ai
abandonné l’idée.
Ceux que j’ai eus ont été
rapidement démotivés.
C’est un dur métier!»
Qui comporte tout de même certains
avantages: en novembre, Pierre-André
Schneider partira trois semaines aux
Seychelles, pour s’occuper des
termites…
La Gruyère. |