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Bettina Rheims
Noir désir
La femme de l’ombre revêt rarement
ses habits de lumière. Son obscure
clarté incarne sa dualité.
Bourgeoise et saltimbanque, guerrière
et écorchée, solitaire et
clanique, séductrice et complexée,
frivole et cérébrale…
Parce qu’elle connaît le prix
de la vie, elle a choisi de ne jamais renoncer.
Ni à ses rêves, ni à
ses amours, ni à ses désirs
enfouis. Alors, elle a créé
un monde parfait. Fait de clichés
de femmes sensuelles, fortes et vulnérables
à la fois. A son image.
Chaque semaine, Le nouvel Economiste révèle
un tempérament à «L’Hôtel»,
rue des Beaux-Arts, Paris VIe. Portrait
d’une femme cachée devenue
la photographe des âmes dénudées.
Par Gaël Tchakaloff
Les hommes ne lui résistent pas.
Les femmes non plus, d’ailleurs. Peut-être
parce qu’elle est un peu les deux
à la fois. Masculine dans sa bataille,
dans sa capacité de résistance
aux coups, dans sa dureté, parfois.
Féminine par sa sensibilité,
son irrésistible don pour percer
la vérité des êtres,
sa gestuelle, inconsciemment suggestive.
Lionne rugissante et chatte sur un toit
brûlant, elle peut attirer la méfiance
de ceux qui la croient vénéneuse.
Derrière le masque de maîtrise
pourtant, surgissent la candeur, la spontanéité,
l’immédiateté d’une
femme mise à nu. Brute ou brutale,
selon les sujets et les moments. Multiple
par nécessité, complexe par
essence. La voilà, Bettina.
Nuit et brouillard
Plusieurs causes de troubles rendent la
femme plus troublante. L’appartenance,
d’abord. Celle qui lui a été
cachée mais qu’elle ressent,
intrinsèquement. Chez elle, la religion
n’était pas un sujet. Un tabou,
peut-être, dans une famille juive
de l’après-guerre, très
assimilée sur le sol français.
Alors, elle l’apprend par hasard,
à l’école. Elle a déjà
8 ans. Loin des fêtes et des lieux
de culte, le point d’ancrage rejaillit,
naturellement. « Je ne suis pas pratiquante,
mais j’appartiens intuitivement et
instinctivement très fort à
cette tribu, dont je ne connais pourtant
pas les codes. » Tant mieux. Si elle
les connaissait, elle les aurait certainement
ignorés ou rejetés. Alors,
rebelle ? Révoltée, un brin.
Complexée, longtemps. Isolée,
encore souvent… Les stigmates de l’enfance,
toujours. L’adolescente trop ronde
n’a pas oublié le poids des
regards. La fillette bourgeoise s’est
réfugiée dans la solitude,
forcée. Loin des mondanités
parentales, elle a apprivoisé un
autre monde. La lecture, au départ.
Littératures française et
russe férocement englouties. La photographie,
ensuite. La magie de la chambre noire, à
l’abri des jugements. L’oubli
d’un corps déformé dont
elle a honte. Mais peu à peu, le
brouillard se dissipe. Les voiles se lèvent.
La vie reprend le dessus, avec la fête,
les garçons et les départs
d’un jour déguisés en
fugues de toujours. Trop vite, la mort arrive,
par surprise. Maladie interminable d’une
mère sous dialyse, cloîtrée
dans sa chambre. Bettina a 20 ans. Disparition
brutale d’un frère adoré.
Bettina a 35 ans. Ravages du sida dans ses
proximités affectives. Et départ
funeste d’un père, icône
charismatique, avec qui tout est réglé
sans que rien ne le soit jamais. C’était
il y a trois ans. Pudique et intériorisée
sur ce sujet, elle parle peu mais les quelques
mots sont éloquents. L’absence,
dans la petite enfance. La connivence, la
complicité, la présence fusionnelle,
à l’âge adulte. «
Je n’ai jamais fait le commerce de
mes relations avec mon père. Je lui
dois sans doute d’être ce que
je suis aujourd’hui. Il a été
un grand soutien. Il a toujours défendu
mon travail. Il était le premier
à tous mes vernissages. Cela me manque.
Aujourd’hui, je me retourne, je l’attends,
il n’est plus là. »
La femme de l’ombre
Longtemps, elle a résisté.
Opacifié les transmissions, les valeurs,
les chances. Elle en avait assez. Assez
du huitième arrondissement, assez
du lycée Victor- Duruy, assez du
monde feutré. Alors elle est partie.
Pour de bon, cette fois-ci. A 17 ans, elle
passe un pacte de responsabilité
avec ses parents. Quitter l’école
à condition d’obtenir son bac
en candidat libre. Gagné. Mariée
à 19 ans, elle entame une vie de
mannequin à New York, puis de galeriste
à Paris. L’amour de jeunesse
dure trois ans, seulement. Il se trouve
que Bettina n’a jamais été
effrayée ni par les mariages ni par
les divorces. Mais tout cela aujourd’hui,
c’est fini. La dévoreuse a
raccroché. Elle a trouvé le
nouvel homme de sa vie en la personne de
Jean-Michel Darrois, avocat d’affaires
de l’élite parisienne : «
Le jour où je l’ai rencontré,
j’ai eu le sentiment de découvrir
un artiste. Avec lui, j’ai compris
que je pouvais poser mes valises, et même
les jeter, car je ne les reprendrai plus
jamais. Les amis de Jean-Michel ont gardé
un œil sur moi. Je crois que j’ai
fait mes preuves. Je ne lui ferai jamais
de mal, peut-être même plutôt
du bien. » Un message à passer,
peut-être ? Des hommes, pourtant,
elle en a apprivoisé un certain nombre.
Ils demeurent dans sa garde rapprochée,
professionnelle. Dans sa garde amicale,
des femmes, plutôt. Ses véritables
débuts, elle les fait avec celui
qui deviendra le père de son enfant,
resté son complice de toujours. Serge
Bramly, grand voyageur, critique d’art
et scénariste, romancier et photographe.
Il lui offre son premier appareil, un Rolleiflex.
Une révélation. Une renaissance,
au fond. La fille de l’académicien
Maurice Rheims, commissaire-priseur, historien
d’art et romancier, renoue avec la
fibre artistique dont elle est issue. Les
curiosités, les savoirs et les connaissances
inconsciemment engrangés depuis l’enfance
sont enfin utilisés, malgré
elle. « Mon père nous a beaucoup
montré les objets, les musées,
les marchés aux puces et la peinture…
J’ai profité de ce privilège
sans en avoir conscience, puis je l’ai
rejeté. Avec la maturité,
je l’ai enfin accepté. L’art
est redevenu un grand bonheur. Je crois
que j’ai un œil. » Voilà
qui est même une certitude. En un
an, Bettina touche le succès du doigt.
A moins de 30 ans, sa première série
de nus fait l’objet de deux expositions
personnelles, l’une au Centre Georges-Pompidou,
l’autre à la galerie Texbraun.
La photographe se taille rapidement une
réputation internationale, alternant
le travail artistique personnel et les travaux
de commande commerciaux. Elle aime les deux.
Les univers se complètent et se régénèrent,
au sens propre comme au sens figuré.
Elle poursuit donc sa lancée par
une série sur les animaux empaillés,
plusieurs livres et expositions, des portraits
pour les magazines du monde entier, des
films publicitaires et des photos de mode…
La véritable consécration
intervient en 1990 avec la mythique série
Chambre close, dont le livre devient un
best-seller régulièrement
réédité, puis I.N.R.I,
qui attire les polémiques en retraçant
les principales scènes de la Bible
et de la vie du Christ. Viendront ensuite
notamment Xmas, une galerie de jeunes filles
à la découverte de leur féminité
et Shanghaï, un portrait de la ville
à travers des images de femmes. Chaque
année, son goût pour la provocation
marque un peu plus son travail. Et chaque
livre apporte son lot de critiques. Peu
lui importe, au contraire. Car Bettina frise
toujours les limites avec délice.
La vie rêvée
des anges
Ah ! Les méchants. Certains l’accusent
de faire du marketing photographique. Voilà
qui montre bien que les artistes ne sont
pas toujours cérébraux. Car
Bettina ne semble pas être un as de
la stratégie. Un cador de la théâtralité,
peut-être davantage. Loin du cliché
volé, Madame recherche l’esthétisme
jusqu’au-boutiste. « J’ai
toujours pensé que je voulais fabriquer
les choses, faire en sorte qu’elles
arrivent pour moi. Je suis le contraire
d’un reporter. Je ne photographie
que les personnes qui sont mises en scène.
» Sa spécificité photographique,
au-delà de la démonstration
artistique, réside dans sa capacité
à faire se rencontrer deux mondes
opposés : celui de l’idéal
et celui de l’intime, celui du rêve
et celui de la réalité. Elle
invente des univers parfaits qui deviennent
violents parce qu’ils dévoilent
la personnalité criante de leurs
sujets. C’est en cela que ses photographies
semblent parfois dérangeantes, en
dehors des thèmes choisis. C’est
aussi en cela que le tempérament
de Bettina imprègne chacun de ses
travaux. Elle recherche un univers utopique
dans son travail, comme dans la vie. «
Mon premier appareil m’a permis de
découvrir que l’on pouvait
se fabriquer la vie que l’on attend.
On peut cadrer uniquement ce que l’on
aime, ce que l’on a envie de voir,
en enlevant les choses qui vous déplaisent.
» La vraie vie, pourtant, elle ne
l’ignore pas. Ni partisane ni militante,
la photographe a longtemps porté
l’image d’une sympathie chiraquienne,
après avoir fait le portrait officiel
du Président, en 1995. Ingénue,
elle reconnaît l’avoir d’abord
rencontré dans un dîner, pour
ne plus jamais le quitter : « Jacques
Chirac est devenu un ami. J’aime beaucoup
sa femme. Cette famille est un peu la mienne
aussi. » Pour le reste, elle n’a
jamais caché un cœur plutôt
à gauche, jusqu’à très
récemment : « Je pense que
nous avons profondément gâché
les valeurs de la démocratie. J’ai
peur de l’avenir. Je ne voterai pas
pour Ségolène Royal. »
Voilà. Affective et engagée,
libre mais amoureuse, sauvage et généreuse,
Bettina dévoile ses fragilités
sans abandonner ses batailles. Les hommes
ne semblent plus être l’objet
de ses convoitises. Les femmes, en revanche,
elle les photographie, encore et toujours,
sans expliquer les raisons de cette mystérieuse
attirance. Peut-être sont-elles simplement
celles qui donnent une vie, qui a si souvent
été retirée à
ceux que Bettina aimait ?
Fiche métier
du Photographe
Photographes : Photographe
à Toulouse, Photographe
à Strasbourg
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