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Patrick Chauvel
La mémoire dans la guerre
| Il ne
devrait plus être là.
Couvert de cicatrices, meurtri par
l’histoire, illuminé
par la folie du monde contemporain.
Ses yeux portent les traces des visages
disparus qu’il a filmés
ou photographiés. Sa plume
couche le sang des innocents. Sentinelle
et témoin, traqueur et rapporteur,
inconscient et responsable, le correspondant
de guerre sort de son embuscade. |
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Chaque semaine, Le
nouvel Economiste révèle
un tempérament à «L’Hôtel»,
rue des Beaux-Arts. Paris VIe. Portrait
d’un aventurier de l’amour
devenu un baroudeur de la guerre.
Par Gaël
Tchakaloff
Même pas peur. Il sait qu’il
a la Baraka. Il n’a jamais eu l’intention
de mourir. Des balles, il en a reçu.
Les éclats de mortier, il les porte
encore. Parce qu’il est l’un
des derniers correspondants de guerre
indépendants ayant couvert les
conflits majeurs de la seconde moitié
du xxe siècle, il doit raconter.
Le Vietnam, le Cambodge, le Liban, le
Salvador, l’Afghanistan, la Tchétchénie,
Israël, la Palestine… «
Mon métier n’est pas un métier.
C’est une façon de vivre
», lance-t-il, narquois. Longtemps
considéré comme «
le photographe le plus fou de la planète
», Patrick Chauvel a décidé
de diversifier ses outils de communication.
Si la photographie reste son épine
dorsale, c’est désormais
à la réalisation et à
l’écriture que s’attelle
également ce reporter de la misère
humaine. En dépit des douleurs
de la guerre, son cœur est resté
pur. Sa plaie n’est pas liée
aux conflits. C’est celle du désamour.
Elle remonte à l’enfance.
Mais sa violence demeure rentrée.
« Hargneux, innocent, il est petit
mais il sait cogner », affirme son
ami et nouveau complice professionnel,
Jean-Marc Barr.
Un cœur en hiver
Dans la guerre, il trouve l’amour.
Celui qui lui a manqué. L’absence
d’une mère, partie reconstruire
une vie ailleurs. Les voyages du père,
grand reporter au Figaro : « Quand
des milliers de gens essaient de vous
tuer, c’est que vous êtes
vraiment important. C’est une preuve
d’amour ». Etrange conception
d’un homme qui n’a pas encore
pansé les fêlures du passé.
Les enfants sont placés dans des
familles d’accueil. Son frère
meurt de la tuberculose. Sa sœur
reste un long moment en sanatorium. Son
grand-père, diplomate, héberge
Patrick dès l’âge de
3 ans. New York, Genève, Londres.
Puis une pension militaire, choisie par
son père, à Jouy-en-Josas.
Une éducation à la dure.
Et des changements de lycée à
n’en plus finir. Pendant les heures
de cours, Patrick dessine. Le cancre abandonne
ses études. Sa mère, il
l’a retrouvée à l’adolescence.
Trop émotive pour que Patrick s’attache.
Il aime les apparences rustres. Les tempéraments
tenus. Avec son père, c’est
une autre histoire. Car Jean-François
Chauvel vit l’existence que son
fils rêve d’avoir. «
Adolescent, le journaliste que j’admirais
le plus se trouvait être mon père.
C’était un sacré mec
». Il le fascinait par ses feuilletons
de presse écrite. Parce qu’il
ne joue pas le sentiment, son père
devient son ami. Autour de l’icône,
une bande de voyous, de grands journalistes
et d’aventuriers vont sceller le
destin de Patrick : Gilles Caron, Pierre
Schoendoerffer, Joseph Kessel, Jean Lacouture…
L’histoire qu’il a entendue
à l’école n’a
pas d’intérêt à
côté de celle qui est racontée
chez son père. Alors, il décide
de partir. En répondant à
une annonce dans un journal israélien
à quelques semaines de la guerre
des six jours, il découvre son
métier. Gilles Caron lui laisse
un Leica M3 que Patrick n’aura pas
l’occasion de lui rendre. Parti
remplacer des civils dans les kibboutz,
il fait le mur pour rejoindre les premières
lignes lorsque la guerre éclate.
Les photos sont ratées. Peu importe,
Patrick a compris son chemin. Contrairement
à ce qu’il avait prévu,
il ne sera ni dessinateur, ni pilote de
chasse, ni coureur automobile.
Les mille et
une guerres
Près de 300 jours par an à
l’étranger. Bercé
par les tirs en rafales, les départs
précipités et… les
constructions amoureuses successives.
Quatre mariages, quatre divorces, quatre
enfants avec trois femmes différentes.
L’histoire se répète.
Il élèvera seul deux de
ses enfants. Epousant sa baby-sitter pour
combler les absences. Dans son sac de
voyage, les biberons se mêlent aux
appareils photos. « J’ai appris
l’inquiétude depuis que j’ai
des enfants. A leur naissance, j’ai
failli avoir des infarctus. Cela fait
beaucoup plus peur qu’un conflit.
» Peu à peu, il devient pointu
dans son métier : Photographe de
guerre. Formé au laboratoire de
France Soir, il abandonne rapidement le
show-business pour les tranchées.
Travaillant pour Newsweek, Stern, Paris
Match, Sipa-Press, Sygma… Il trouve
ce qu’il est parti chercher. De
l’aventure, résolument. Un
brin d’héroïsme, indiscutablement.
Mais aussi le terrain vierge, la fuite,
la nouvelle identité, l’absence
de repères, lui, qui est devenu
celui du photo-journalisme. Son histoire,
il peut l’oublier le temps d’un
voyage. Celle des autres demeure plus
essentielle : « La durée
de vie d’un combattant en temps
de conflit est d’un quart d’heure.
Tout ce qu’il dit est important.
» De la même manière,
sa violence s’apaise au contact
de celle des autres : « Sur un conflit,
la colère que l’on a est
tellement dépassée par la
violence ambiante que ça calme.
On est détendu ». Bien mieux,
son humanité ressort. Il est là
pour capter les histoires et les émotions.
Elle est là, sa famille. Dans le
monde entier. A sa façon, il donne
un peu d’amour à ceux qui
ont besoin que l’on parle d’eux.
Et il en reçoit en retour. Cela
devient une drogue. Plus un conflit sans
lui. Plus un témoignage auquel
il ne participe. « Pour le Tchétchène,
ce qui compte est que l’on parle
de lui. S’il n’y a pas de
témoin d’un crime, il n’y
a pas de crime ». Il veut être
partout. « Pour moi, la Tchétchénie,
l’Irak, Israël, la Palestine,
ce sont d’abord des gens que je
connais et qui comptent sur moi pour raconter.
Quand il y a une offensive, je pense à
des visages, des noms de femmes, d’enfants
et de combattants. Alors, pour écrire
à Paris, je coupe la radio. Autrement,
le départ me démange ».
La revanche d’un
complexé
Deux livres pour une réconciliation.
Celle de l’écriture. Le père
en étendard, la vengeance du cancre.
Il fait toujours des cascades de fautes
d’orthographe. Il peut encore écrire
40 pages sans verbe. Mais la femme qu’il
aime corrige. Elle travaille dans une
maison d’édition. Il a retrouvé
la confiance. Alors il a raconté
son métier dans Rapporteur de guerre
(*), puis son histoire d’amitié
dans Sky(**) : « L’écriture
est un véritable challenge. Je
ne pensais pas prendre un pied pareil
sans enlever mon pantalon ». Aujourd’hui,
le baroudeur brutal s’est affiné.
Il prépare un troisième
ouvrage sur une tribu perdue d’Asie,
un court-métrage sur un photographe
palestinien, interprété
par Jean-Marc Barr. Désormais,
Patrick manie aussi bien la caméra
que l’écrit ou la photo.
Peu importe le support. « Aujourd’hui,
l’information est tellement omniprésente
que si l’on ne sait pas ce qui se
passe, c’est que l’on refuse
de le savoir ». Parallèlement,
il continue sa carrière de comédien
dissident, entamée aux côtés
de son oncle, Pierre Schoendoerffer, dans
L’Honneur d’un capitaine.
Au mois d’août prochain, il
interprétera un journaliste dans
le prochain long-métrage de Christophe
de Ponfilly, auteur du livre Massoud l’Afghan.
Bien qu’il parte de moins en moins,
la guerre le poursuit toujours. Elle est
partout, autour de lui. « On trimbale
toujours la guerre avec soi. Les sons
et les odeurs la rappellent. Les barbecues
renvoient aux cadavres brûlés.
A Paris, un homme entre dans un bar, on
a l’impression qu’il va se
faire tuer. A la campagne, près
des buissons, on pense toujours à
une embuscade… ». La Guerre
ici, son grand projet de 30 photos géantes
et d’un livre imaginant la guerre
dans des lieux parisiens symboliques,
incarne parfaitement l’essence de
Patrick Chauvel. Les Champs-Elysées
au petit matin, envahis par un combat
tchétchène… Ses clichés,
anciens et récents, se superposeront
bientôt pour incarner la méfiance.
Méfiance des conflits à
venir. Méfiance des apparences.
Méfiance de la violence gratuite.
Au fond, la mort est la seule chose dont
il ne se soit jamais méfié.
« Entre la mort et lui, il y a un
papier de cigarette », rappelle
le cinéaste Pierre Schoendoerffer.
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