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Guillaume d’Hauteville
Mon costume gris est trop petit
| Trop frais
pour être vrai. Trop rationnel
pour exercer ce métier. Trop
enthousiaste pour échapper aux
manœuvres cyniques. Trop modeste
pour résister aux ego surdimensionnés.
Le PDG de Lehman Brothers France n’est
pourtant pas un outsider. Son tempérament
iconoclaste illustre l’arrivée
d’une génération
de banquiers d’affaires nouvelle
vague. |
Chaque semaine, Le nouvel
Economiste décortique une personnalité
à " L’Hôtel ",
rue des Beaux-Arts, Paris VIe. Portrait
d’un idéaliste romanesque devenu
un chantre du pragmatisme professionnel.
Par Gaël Tchakaloff
Avec lui, c’est tous les jours l’opéra.
Il transforme ses idées en confettis,
les lance en pluie, s’enthousiasme,
s’emporte, emmenant les autres dans
ses envolées lyriques. D’un
côté enfantin, passionné,
spontané, démesurément
optimiste. De l’autre, rationnel,
conceptuel mais réaliste, technique,
minutieux. Il était fait pour la
banque d’affaires. La diversité
déguisée en convention, le
panel anthropologique et la richesse cérébrale
mués en profession. Mais ses méthodes
tranchent avec celles du métier exercé
à l’ancienne. Bannissant manigances
et réseaux d’influence, frustré
par la dimension encore irrationnelle de
son activité, il prône la brutalité
de la transparence. Parfois trop direct,
souvent passionnel, son énergie lui
permet d’emmener une transaction plus
facilement qu’un autre. Mais il préfère
perdre un bon deal qu’un bon client.
Tout est affaire de confiance et de compétence.
Intervenu sur les acquisitions de Legrand
et d’Editis par Wendel, il travaille
régulièrement avec Cap Gemini,
France Télécom, Accor et PPR.
Président directeur général
de Lehman Brothers France et membre du comité
de gestion européen, il fait partie
de ces jeunes Français que les banques
anglo-saxonnes ont su couronner de succès.
Pourtant, il semble déterminé
à ne pas se contenter des quelques
centaines de millions d’euros générés
par les 80 personnes de Lehman Paris. Plus
exigeant qu’ambitieux, il nourrit
encore des rêves d’ailleurs…
L’élite
libérale
Ne pas se fier à son ouverture d’esprit.
Sa recherche pluri-culturelle n’est
pas le signe d’un melting-pot social
originel. Guillaume est tout droit sorti
de l’élitisme républicain
bon ton. Prenant conscience, un jour, de
l’enfermement académique de
sa formation, il a cassé les codes.
Davantage à la poursuite de la curiosité
liée à la différence
qu’au divorce consommé avec
une élite qu’il n’a jamais
quittée. Jusque-là, pourtant,
l’idylle. Ses parents d’abord.
Le père, dirigeant de société
devenu conseiller dans l’univers des
affaires. La mère, haut fonctionnaire
rapatriée à la société
des Autoroutes. L’école, ouverte,
plurielle, mais de qualité. L’Alsacienne
et le tutoiement des professeurs, Louis-le-Grand
et les compétitions, HEC pour éviter
l’Ena ou l’Ecole normale supérieure.
Bref, la France qui souffre. Les valeurs
d’une droite ouverte, résolument
libérale, recherchant désespérément
la filiation de Montesquieu et de Tocqueville.
Et qui ne l’a toujours pas trouvée.
Guillaume vibre plus au son des convictions
qu’à celui de l’engagement.
Car il n’a pas encore identifié
le vecteur correspondant à ses idées.
" Le libéralisme n’est
pas une doctrine économique mais
une attitude dans la vie. La liberté
de conscience, de pensée et de comportement
constituent mes valeurs essentielles. "
Bravo. Sa liberté, il va la crier
haut et fort. Après un grave accident
de la circulation, alors qu’il est
encore au lycée, il décide
de ne plus faire de choix par défaut.
La détermination
iconoclaste
Il refuse le droit chemin. Il veut tout
faire différemment. Avec plus d’ouverture,
de diversité, de richesse et de confrontation
au monde extérieur. S’il a
le sentiment d’avoir brisé
les normes, sa rébellion demeure
relative. Il rêvait d’un métier
de stimulation intellectuelle, d’action
et d’envergure internationale. Alors,
il est parti. Sorti d’HEC à
21 ans, il accepte la proposition d’une
banque américaine, avant de reprendre
ses études à Harvard, deux
ans plus tard. Il passera quinze ans auprès
de différentes banques d’affaires
aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, puis en
France. JP Morgan, Morgan Stanley, Bankers
Trust, Salomon Smith Barney… Il grandit
dans les métiers du M & A et
des marchés de capitaux. Affirmant
son tempérament à mesure qu’il
assied sa compétence, il construit
son image. " Guillaume d’Hauteville
est une force motrice. Il emporte la conviction
par son attitude, sans utiliser d’artifices,
et attire la confiance en parlant vrai.
Sa spontanéité et son enthousiasme
lui permettent de créer une réelle
dynamique de conviction et de succès
", indique son ami avocat Pierre-Yves
Chabert. Propre, lisse, intègre,
rigoureux, professionnel, transparent, il
sait mettre les limites nécessaires
à la préservation des intérêts
de ses clients. Pourtant, derrière
l’image d’Epinal du parfait
banquier se cache un homme à l’affût
du non-conformisme et des fenêtres
de liberté. Plusieurs symboles. Sa
famille, d’abord. Une femme cambodgienne-américaine,
ancien pilier du City Group en France, mère
de ses cinq enfants. Une maison à
Rambouillet, abritant sa dernière
toquade, un trotteur. Une autre résidence
sur une petite île bretonne, envahie
par la nature. Un titre de champion de France
universitaire en aviron, remporté
à l’âge de 20 ans. Un
cercle d’amis totalement éclectique
: architectes, professeurs, artistes, costumiers…
Un goût prononcé pour la chose
culturelle et artistique, l’opéra,
l’art contemporain. Guillaume est
ambidextre. D’une main, il écrit
une vie classique, réconfortante,
empreinte de modèles de réussite
sociale et cérébrale. De l’autre,
il se délecte d’une liberté
glanée dans une part d’ombre,
nourrie de passions hétérogènes.
La dépendance
reniée
Drogué à la banque d’affaires,
traqueur de deals, il refuse néanmoins
de reconnaître son addiction. Interrogé
sur son avenir, il n’hésite
pas à affirmer qu’il rêve
d’un laboratoire d’histoire
dans une université américaine
ou d’une carrière de journaliste
économique. Son côté
romanesque n’a pas de limites. Son
entourage s’accorde pourtant sur la
certitude d’un chemin définitif
dans son activité actuelle. Et lui-même
se trahit lorsqu’il s’exprime
sur son univers professionnel : " La
finance m’a toujours intéressé
car elle mêle les enjeux stratégiques,
la prise de décisions techniques
et la dimension psychologique et humaine
des individus et des entreprises. "
S’il n’a ni la mégalomanie,
ni la schizophrénie, ni la paranoïa
propres à plusieurs icônes
de son métier, il ne supporte pas
la défaite et souffre des situations
dans lesquelles il ne l’emporte pas.
" La différence entre un bon
banquier et un excellent banquier ne réside
pas dans la capacité à voir
et à mettre en forme une transaction
mais dans la vision de l’intégration
des entreprises à long terme. "
Manager et banquier d’affaires à
la fois, il semble résolument déterminé
à imposer Lehman dans les premiers
rangs de ses trois activités en France,
que sont le conseil financier, l’émission
et le placement d’actions et d’obligations.
Le spécialiste du haut de bilan qu’il
est devenu n’est pas prêt, pour
autant, à se lancer dans la gestion
d’actifs sur le territoire hexagonal,
pour des raisons de rentabilité évidentes.
" Le métier de banquier d’affaires
est désormais un métier d’industriels
fait par des artisans. Il consiste à
comprendre les clients et leurs problématiques
afin d’anticiper leur choix. Il faut
livrer une valeur ajoutée spécifique
liée à la synthèse
entre l’évolution d’une
industrie, la dimension culturelle, les
spécificités d’une entreprise
et les attentes à moyen long terme
des marchés. " Pluridisciplinaire,
Guillaume est sorti de la norme pour embrasser
un métier avec lequel il entretient
une relation fusionnelle. S’il a acquis
la liberté d’action et la liberté
intellectuelle dont il rêvait, il
ne semble pas avoir complètement
accepté un chemin qui, parfois, lui
semble trop étroit.
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