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Francis Jutand,
directeur du département Sciences
et Technologies de l'Information et
de la Communication du CNRS .
Francis
Jutand est directeur scientifique
du tout nouveau département
Sciences et Technologies de l'Information
et de la Communication (STIC),
créé il y a six
mois au CNRS(*).
Né le 17 août 1952,
ancien élève de
l'Ecole normale supérieure
de Cachan, agrégé
de physique appliquée et
titulaire d'un DEA d'optique cohérente,
Francis Jutand était précédemment
directeur scientifique de France
Télécom R&D
(anciennement CNET), où
il a contribué à
la création et à
la mise en place des réseaux
de recherche sur les technologies
clefs (multimédia, technologies
de l'intelligence et de la connaissance,
réseaux, logiciels, sécurité,
mobiles, terminaux
), assurant
également dans ce cadre
la coordination de l'ensemble
des activités de recherche
et des partenariats avec les laboratoires
de recherche publics. |
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Christophe Jacquemin : Françis
Jutand, vous êtes directeur
du département "Sciences
et Technologies de l'Information et
de la Communication" du CNRS,
récemment créé.
Quels enjeux représente ce
domaine ?
Francis Jutand
: Les sciences et technologies
de l'information et de la communication
représentent un enjeu économique
de toute première importance
pour notre pays. Mais rappelons que
si l'Europe est globalement compétitive
en ce qui concerne la communication
et les réseaux, elle accuse
un certain retard en informatique,
retard qui s'est creusé ces
vingt dernières années.
Elle est aussi partiellement en retard
en ce qui concerne les composants,
domaine dans lequel nous enregistrons
à la fois des succès
mais où l'on note aussi certains
retards.
La création du département
scientifique des STIC au sein du CNRS
témoigne de la priorité
accordée à l'ensemble
de ce domaine.
Les STIC représentent également
un très fort enjeu de société.
La société de l'information
est en train de se construire, et
notre pays en est un des acteurs.
Mais il est aussi essentiel que nous
puissions participer plus largement
à la construction de la société
de la connaissance de demain. Les
STIC constituent donc une priorité
de recherche scientifique et technologique.
Recherche en amont, fondatrice de
la connaissance et des outils techniques
que l'on va développer pour
cette société de l'information,
mais aussi, et c'est très important,
recherche fondatrice au service de
toutes les autres sciences. En effet,
couplées aux autres développements,
les STIC permettent de voir plus loin,
par exemple en ce qui concerne les
propriétés de la matière,
d'aborder l'étude d'objets
complexes, de développer le
traitement massif de l'information...
Je pourrais vous citer bien d'autres
exemples. Il faut également
noter que toutes les autres sciences
participent à l'avancée
des STIC : physique, chimie, mathématiques,
sciences de la vie.
C.J : Vous avez dit, lors d'une
conférence de presse, qu'après
le secteur primaire, secondaire et
tertiaire, les STIC constituaient
un quatrième secteur économique,
actuellement en constitution et en
forte croissance...
F. J . :
Effectivement, il s'agit bien d'un
quatrième secteur économique
en train de se constituer et de se
développer. Il comprend tout
d'abord ce que j'appelle la mise en
communication médiatisée
(le téléphone, internet...),
de plus en plus virtualisée.
Il intègre aussi l'économie
des contenus (la création et
l'échange d'informations et
de contenus). Enfin, au dessus de
cela, vient la création et
l'échange de connaissances.
L'ensemble formant le secteur de l'immatériel
ou de la connaissance, caractérisé
par des coûts de conception
ou de création de plus en plus
forts, avec le problème de
la conception coopérative.
C.J : Où chacun pourra
d'ailleurs être producteur de
contenus...
F. J . : Oui. Il faut bien
avoir à l'esprit que le cyberespace
va devenir de plus en plus complexe
à gérer, du fait d'une
prolifération des données
résultant de l'augmentation
des moyens de traitements et d'échanges.
Le schéma d'une production
de contenus bien répartie entre
un secteur professionnel défini
et un consommateur précis est
en train de changer.
Avec le développement de ces
nouvelles technologies, chacun va
devenir producteur de contenus et
de connaissances échangeables.
Il va donc y avoir une augmentation
considérable du nombre d'acteurs,
avec pour corollaire le problème
de la qualification des connaissances.
Nous accédons et accéderons
de plus en plus rapidement à
des données sur le web, mais
il faudra savoir quelle seront la
valeur et la qualité de ces
informations. Ceci m'incite à
penser que la politique éditoriale
va s'amplifier en se transformant,
avec des gens qui s'engageront sur
la qualité des contenus avec
des procédures nouvelles.
Par ailleurs, de nouvelles compétences,
de nouveaux apprentissages humains
et sociaux vont se développer
dans l'utilisation de ce cyberespace.
Et puis, à plus long terme,
des entités autonomes, des
agents intelligents, vont aussi constituer
une part importante du fonctionnement
de l'échange informationnel,
créant de la connaissance et
du contenu. Ceci va évidemment
poser de nouveaux problèmes.
C.J
: On parle beaucoup des usages,
encore faut-il que le traitement matériel
de l'information suive...
F. J. : Bien sûr, et
c'est pour cela qu'il existe dans
notre département un volet
extrêmement important sur ce
sujet, concernant tous les supports
de traitement de l'information.
Nous sommes effectivement à
un moment où pratiquement tout
paraît possible : à chaque
fois que l'on imagine une utilisation,
on peut quasiment trouver des moyens
techniques pour la réaliser.
En fait, j'exagère un peu,
mais c'est pour bien vous montrer
l'importance de ce domaine.
La massification de l'information
et de son traitement nécessitent
le développement de supports
toujours plus performants. Et c'est
à nous qu'il appartient d'impulser,
de susciter et de favoriser une véritable
interdisciplinarité au sein
de la communauté scientifique
pour que cela se réalise.
Par exemple, une nouvelle frontière
s'est ouverte : celle des nanotechnologies.
Il faut savoir que d'ores et déjà,
en microélectronique, on a
des technologies qui vont entrer en
production dans lesquelles les dimensions
critiques sont inférieures
à la centaine de nanomètres.
Du point de vue de la prospective
technologique, qui est fondamentale
pour nous, l'ensemble de la communauté
s'accorde à dire que le développement
de la microélectronique - c'est-à-dire
le traitement d'information centré
sur une logique à base de transistors
- va continuer selon la Loi de Moore,
qui prévoit ses limites pour
les années 2012-2015. Mais
ce n'est pas parce que l'on dit que
cela va continuer jusqu'en 2015 que
cela ne requière pas d'énormes
effort de recherches pour cela. Le
deuxième problème est
que si l'on est capable de produire
des circuits toujours plus complexes,
encore faut-il savoir ce que l'on
va en faire. Il faut aussi développer
des méthodes, des outils, des
architectures pour tirer partie de
cette puissance potentielle, au niveau
des "chip" (puces) élémentaires,
des gros assemblages de dizaines ou
centaines de chip et puis sur les
systèmes eux-mêmes qui
vont les utiliser. C'est ici un domaine
de recherche très important,
qui vise à maîtriser
la conception de très gros
circuits de plus en plus complexes.
Un troisième champ de développement
économique s'ouvre autour des
microsystèmes, dont le plus
connu aujourd'hui en est l'utilisation
pour les biotechnologies. On en trouve
également dans nos voitures,
avec des microcapteurs qui utilisent
ces microsystèmes.
C.J
: Et au-delà de 2010
?
F. J. :
Au-delà, on ne se sait pas.
On cherche. Les physiciens sont très
inventifs dans cet quête de
comprendre toujours plus finement
la matière, de la commander,
de l'agiter.
A partir de là, beaucoup d'hypothèses
sont retenues. Quatre solutions sont
aujourd'hui très sérieusement
étudiées, avec lesquelles
on a l'espoir d'obtenir des machines
très puissantes, candidates
pour être le paradigme futur
du traitement d'information. On parle
ainsi des boîtes quantiques
(domaine de l'optique), de l'électronique
de spin (filière tirée
du magnétisme), de l'électronique
moléculaire (relevant au départ
plutôt du domaine des chimistes)
et de l'électronique atomique
-qu'on appelle plus communément
"calcul quantique". Ceci
interviendra à coup sûr
au-delà de 2010 car les temps
de maturation sont au moins de 10
ans.
Nous suivons de très près
les recherches menées avec
les physiciens. Nous nous y associons
même pour définir les
algorithmes qui iront avec ces solutions.
Il est à peu près sûr
que le mot "ordinateur"
ne s'appliquera pas pour ces nouveaux
paradigmes car l'organisation du traitement
sera probablement très différente
de celle utilisé dans les ordinateurs
liés à la microélectronique
et au traitement logique. On ne sait
pas ce que sera la nature du traitement
futur des informations.
Il faudra certainement susciter une
nouvelle algorithmique, aléatoire,
statistique, quantique - je ne sais
- et de nouvelles façons de
voir. De plus, il ne faut pas oublier
qu'entre un dispositif et la maturité
de sa technologie industrielle, il
faut énormément travailler
sur ces process technologiques pour
les fiabiliser et obtenir des coûts
faibles de fabrication.
C.J
: Comment votre département
peut-il relever ces enjeux ? Quel
est le paysage français des
STIC ?
F. J. :
Ce qui caractérise notre département
des STIC, c'est son fonctionnement
en osmose quasi totale avec le milieu
universitaire puisque sur les 87 unités
que regroupe le CNRS au premier cercle
dans ce domaine(1), il y en a 95%
de mixtes (CNRS/Université).
Ainsi d'entrée de jeu, d'une
façon structurelle, nous sommes
en partenariat avec les universités,
les écoles associées
et la Mission scientifique universitaire
du ministère de la Recherche.
Un atout très important réside
dans le fait que les universités
sont en général pluridisciplinaires,
que l'on trouve aussi localement dans
leur pourtour tout l'existant des
technologies pouvant être utiles
au fonctionnement interdisciplinaire,
et qu'elles sont réparties
sur l'ensemble du territoire.
La deuxième caractéristique
du CNRS et de notre département,
c'est qu'il mène des recherche
à spectre large. Il peut s'agir
de recherches fondamentales qui ont
pour but d'acquérir la connaissance,
mais aussi de recherches sur des finalités
(télécom, santé,
transports, spatial...) pouvant être
menée du court terme au très
long terme, et aussi des recherches
applicatives visant en partenariat
avec des entreprises à traduire
ces connaissances et ces compétences
en une production économique.
Enfin, ce qui fait la marque du Centre
national de la recherche scientifique,
c'est qu'il mène des recherches
interdisciplinaires profondes. Interdisciplinarité
profonde à ne pas confondre
avec ce que j'appelle l'interdisciplinarité
faible, lorsque l'on dit par exemple
"j'ai des compétences
et je les mets au service d'une application".
Non, ici, il s'agit travailler ensemble
avec des compétences de plusieurs
disciplines sur un objet de recherche
que l'on ne pourrait étudier
seul.
C.J
: Pouvez-vous citer un exemple
?
F. J. :
Comprendre le fonctionnement du cerveau
est un sujet interdisciplinaire profond
puisque pour s'attaquer à ce
problème, il faut mêler
des compétences en physiologie,
imagerie cérébrale,
psychologie cognitive, automatique
et traitement d'informations, etc.
Il y en a bien d'autres : la biologie
en général (bioinformatique,
biopuces), la robotique, etc.
C.J : Comment s'intègrent
les autres organismes de recherche
dans ce dispositif ?
F. J. :
Bien sûr, outre les universités,
les écoles et la mission scientifique
universitaire, que l'on rencontre
dans pratiquement tous les domaines
qui nous intéressent (informatique,
micro et nanotechnologies, sciences
humaines et sociales...), les EPST
(établissements publics à
caractère scientifique et technologique
- NDLR) travaillant dans notre domaine
coeur sont nos partenaires.
On retrouve évidemment l'INRIA
pour ce qui concerne l'informatique,
l'automatique et les mathématiques
appliquées, le Groupement des
Ecoles des Télécom (GET)
pour les réseaux de télécommunication,
les communications, le traitement
du signal et des systèmes.
On trouve également l'INRETS
pour les transports, l'INSERM pour
la santé. Nous sommes aussi
actuellement en discussion pour un
partenariat stratégique avec
le CEA/LETI pour ce qui est du domaine
des micro et nanotechnologies.
C.J
: Oui, mais comment tout cela
s'organise-t-il au niveau de votre
département ?
F. J. :
Au niveau de la structuration, nous
avons pris un schéma "matriciel"
avec une dimension horizontale, disciplinaire
et interdisciplinaire, selon quatre
axes principaux : Informatique et
traitement de l'information ; Systèmes,
signal et composants ; Micro et nanotechnologies
; Interactions humaines et cognition.
La dimension verticale, quant à
elle, est une dimension par finalités.
Par exemple, si nous nous attachons
à la finalité "réseaux
de communication", nous allons
avoir besoin des compétences
de plusieurs disciplines, allant du
domaine de la physique des ondes (pour
les mobiles), en passant par le protocole
des réseaux, jusqu'au développement
d'un certain nombre de logiciels.
Pour la finalité robotique,
cela ira de la mécanique aux
problèmes de traitement d'image,
en passant par les problèmes
de prise de décision, etc,
etc.
C.J
: Comment assurez-vous l'animation
du dispositif ?
F. J. :
Nous nous appuyons tout d'abord sur
les Groupements De Recherche (GDR),
qui existent déjà au
sein du CNRS et que nous allons développer.
Nous allons demander à un nombre
limité de grands GDR de prendre
en charge l'animation de l'ensemble
des communautés. Un domaine
est décliné en axes
autour de grandes communautés,
par exemple l'automatique ; ces grands
GDR vont structurer les communautés
existantes, sans frontières,
pour pouvoir ensemble discuter des
orientations de la recherche et des
outils à créer. Nous
développons également
au CNRS des programmes interdisciplinaires
qui ont pour but de construire les
futures communautés.
L'animation est une école de
formation : non seulement un chercheur
doit être bon dans son domaine,
mais il doit aussi être capable
de prendre part à la vie collective
et de prendre ensuite des responsabilités.
Nous avons aussi ce qu'on appelle
les programmes thématiques.
Le problème est d'avoir une
vue sur l'ensemble des compétences
qui vont se fédérer
autour d'une finalité de recherche.
Un programme thématique est
par essence pluridisciplinaire car
il doit s'appuyer sur l'ensemble des
compétences requises par la
finalité. Pour avoir une vision
de l'ensemble des activités
des laboratoires (vision du prospectif
au compétitif), un groupe de
pilotage, qui sera en général
constitué de responsables de
laboratoires et d'experts, va travailler
à analyser les besoins, à
proposer des stratégie et mener
l'activité de lobbying nécessaire
pour trouver des ressources à
ces programmes. Le lobbying est incontournable
pour que des priorités émergent
et que l'on puisse disposer de ressources
financières, que ce soit au
niveau des industriels, au niveau
gouvernemental, au niveau Européen...
Le comité de pilotage a également
la charge de donner une bonne vision
des interactions entre programmes
contributeurs.
Nous avons décidé de
cinq modalités d'action pour
l'animation. Je vous ai déjà
parlé des grands GDR d'animation
et des comités de pilotage
des programmes thématiques.
Si il est important de mettre en oeuvre
une prospective pour trouver les sujets
de recherche émergents, il
s'agit aussi d'évaluer les
pistes de recherche. Dès lors,
la troisième modalité
consiste en ce qu'on appelle des "Actions
spécifiques", dans lequel
un binôme porteur du projet
et un petit groupe de chercheurs vont
travailler intensément pendant
un an sur un thème nouveau
émergent.
Une fois les thématiques nouvelles
dégagées, il s'agit
d'en cerner la difficulté,
de localiser ses "verrous"
de façon à pouvoir lancer
ensuite les programmes de recherche
correspondant.
Ainsi, une quarantaine d'actions spécifiques
vont être lancées et
soutenues par notre département
pour que les chercheurs puissent assurer
cette prospective. Citons par exemple
des sujets tels que les réseaux
de télécom et l'automatique,
le calcul quantique, la microfluidique...
La quatrième modalité,
qu'on appelle "Jeune, Equipe,
Mobilité", s'inscrit dans
une politique qui vise à soutenir
et favoriser les jeunes chercheurs.
Ce programme faisant partie des priorités
du CNRS est soutenu dans notre département
à hauteur de 4,5 millions de
francs. Il comprend trois dispositifs
: le soutien au jeune chercheur afin
d'impulser des thèmes de recherche
originaux et risqués, le soutien
permettant l'éclosion d'une
équipe nouvelle autour d'un
jeune senior, enfin le soutien à
la mobilité, gage d'une circulation
des compétences et de la possibilité
de prise de risque.
Enfin, cinquième modalité,
le "Projet-Equipe Multilaboratoire"
vise au décloisonnement entre
laboratoires, départements
et organismes. Il permet à
des chercheurs d'une même discipline,
mais venant de différents laboratoires,
départements ou organismes
de s'associer dans la durée
autour d'un projet de recherche innovant,
pluri ou interdisciplinaire. Notre
département soutiendra financièrement
ces projets. Ce dispositif, qui est
entièrement nouveau et que
l'on expérimente dans notre
département répond à
une forte attente. Il faut bien avoir
à l'esprit qu'il y avait par
le passé un seuil très
élevé à franchir
pour que des chercheurs puissent s'associer
durablement dans la création
d'une nouvelle unité CNRS.
Le projet-Equipe Multilaboratoire
vient apporter ici beaucoup plus de
souplesse.
C.J
: Quelles sont les actions
stratégiques de votre département
?
F. J. :
Il y a principalement cinq grands
chantiers au coeur de notre département
: créer un continuum de communication
; créer un cyberespace ouvert,
navigable et sûr ; développer,
faciliter et amplifier les possibilités
d'interactions humaines ; avoir une
puissance technologique, matérielle
et logicielle, pleinement utilisable.
Et puis, un cinquième grand
chantier, peut-être un peu plus
futuriste, qui est de travailler à
une Fondation des Sciences et Technologies
de l'Intelligence et de la Connaissance.
Nous avons donc cinq grand chantiers,
que l'on va affiner, qui sont au coeur
des STIC, s'appuyant sur nos compétences
informatiques, télécom,
signal, composants, nanotechnologies,
etc.
Une autre mission de notre département
est de développer l'interdisciplinarité,
et là, nous avons aussi cinq
grand chantiers, certains déjà
bien avancés, d'autres en structuration.
Le premier est celui de la société
de l'information et de la communication,
dans lequel nous avons ouvert en avril
dernier un programme interdisciplinaire
sur le sujet, mêlant notamment
les compétences des STIC du
département sciences humaines
et sociales. Le deuxième grand
chantier s'attaque à toutes
les relations avec les biotechnologies,
concernant le décodage, la
modélisation mais aussi tout
ce que va être l'ingénierie
du vivant. Ce chantier s'appuie notamment
sur deux programmes interdisciplinaires
du CNRS. Le troisième chantier
concerne les sciences cognitives avec
le lancement d'un programme sur la
compréhension du fonctionnement
du cerveau et du traitement de l'information.
Ce programme est ouvert et va venir
complémenter une série
d'actions lancées par le ministère
de la Recherche. Tout d'abord l'Action
Concertée Incitative (ACI)
Cognitique, plutôt du domaine
des sciences humaines et sociales,
et l'ACI Neurosciences intégratives
et computationnelles animée
par le professeur Berthoz avec qui
nous sommes en relation régulière.
Le quatrième chantier interdisciplinaire,
que j'aurais pu dénommer "Robotique",
mais qui va être consacré,
du macroscopique au micro voire nanoscopique,
aux interactions entre information,
mécanique et énergie,
dont la robotique est un exemple.
Enfin, le cinquième chantier
concerne tous les nouveaux paradigmes
de traitement de l'information que
j'ai déjà évoqués
: par exemple le calcul quantique,
qui nécessite à la fois
de travailler sur les aspects liés
à la physique, mais aussi sur
les algorithmes.
C.J : C'est un énorme
travail...
F. J.:
Oui certainement. Mais pour l'instant
les moteurs 3D ne sont pas assez puissants.
Pour la 3D temps réel, le photoréalisme
n'est pas encore une réalité.
Mais les choses avancent. Cela dit,
le photoréalisme ne va pas
écraser les autres réalisations.
Un peu comme le cinéma n'a
pas écrasé le dessin
animé...
C.J
: Pensez-vous que le monde
industriel soit assez impliqué
dans les enjeux que représentent
le développement de la réalité
virtuelle ?
F. J. :
Oui. Nous le faisons progressivement.
Une première chose est effectivement
de développer les communautés
pluri et interdisciplinaires. Un certain
nombre de programmes sont déjà
lancés, il faut aussi en lancer
d'autres. Nous avons déjà
BioSIT (bioinformatique, biopuces),
Société de l'information
et de la connaissance, Cognition et
traitement de l'information, Robotique
et entités artificielles (ROBEA),
Nanosciences et nanotechnologies,
Traitement massif de l'information
; Santé et STIC, STIC et formation,
Art et STIC.
Autre action capitale : définir
et construire les plates formes technologiques
en rupture pour la recherche technologique
de base. En effet, s'il y a un domaine
sur lequel nous enregistrons des retards
structurels en France et en Europe,
c'est sur notre capacité à
réagir rapidement, à
se mobiliser et surtout mobiliser
des financements pour développer
ces plates formes technologiques en
rupture. Cela, les américains
savent le faire beaucoup mieux que
nous. Nous avons en partenariat avec
le CEA/LETI un projet ambitieux concernant
un réseau de centrales technologiques,
les plates formes technologiques "micro
et nano" pour l'électronique
grande complexité, l'électronique
rapide, la photonique et les microsystèmes.
Je pense qu'il faut également
développer des plates formes
pour la réalité virtuelle
et puis pour tous les systèmes
d'information du futur.
Enfin, nous avons trois autres actions
stratégiques : l'une, appelée
Europe et international consiste à
faire reconnaître nos laboratoires
dans des réseaux d'excellence
au niveau européen, mener des
projets transnationaux, lier des partenariats
avec des pays dont les programmes
sont plus avancés que les nôtres,
mais aussi avec des pays émergents.
Une autre action stratégique
consiste également à
développer le partenariat avec
les entreprises, l'essaimage ainsi
que le patrimoine intellectuel.
Enfin, il existe une action Recrutement
: recruter de jeunes chercheurs, accueillir
des enseignants-chercheurs sur des
postes CNRS, permettre également
aux chercheurs français étant
partis à l'étranger
de pouvoir revenir dans nos laboratoires
dans de bonnes conditions.
C.J
: Finalement, quel sont les
maîtres-mots qui expliquent
la création de votre département...
F. J. :
Je retiendrai sans nul doute "ardente
nécessité", vu
la hauteur des enjeux.
Au sein de notre département,
qui existe effectivement depuis maintenant
six mois, nous nous appuyons sur plusieurs
principes. Tout d'abord, "Structure
et liberté", c'est-à-dire
bien organiser le fonctionnement,
la structuration de l'activité,
et donner l'initiative au chercheur.
Ensuite : "Reconnaître
et contester", ce qui veut dire
mieux reconnaître l'existant,
ses qualités et ses défauts
et le contester pour avancer, par
exemple reconnaître les disciplines
pour développer l'interdisciplinarité
et les disciplines nouvelles. Enfin,
dernier principe, très simple
: "Pour être plus, il faut
s'unir" soit, dit d'une autre
façon, favoriser la création
de réseaux de chercheurs et
de laboratoires, travailler avec les
autres partenaires de la recherche
tels que les universités, les
autres départements du CNRS,
les autres organismes de recherche
et les entreprises.
C.J
: De quel budget disposez-vous
?
F. J. :
Le budget 2001 de notre département,
hors salaires, est de 138 MF.
C.J
: Concernant les programmes
interdisciplinaires, vous avez évoqué
le Programme Robotique et entités
artificielles (ROBEA). Pouvez-vous
m'en dire plus ?
F. J. :
ROBEA est un programme interdisciplinaire
du CNRS, né le mois dernier,
dans lequel les laboratoires de notre
département vont être
fortement impliqués. Un appel
à propositions vient d'être
lancé dans ce cadre, appel
doté d'une enveloppe de 6 millions
de francs en autorisations de programmes
pour l'année 2001, dotation
qui devrait être renouvelée
à une hauteur au moins comparable
en 2002 et 2003. Il est accessible
sur le web(2).
Ce programme vise à faire le
lien entre la robotique dite "classique"
et les entités artificielles,
que l'on appelle parfois agents rationnels,
ou intelligents. Ainsi, il couvre
et étend l'ensemble du champ
de la robotique. Plus généralement,
il concerne le développement
d'entités matérielles
ou immatérielles, dotées
de capacités. On peut citer
celle d'agir ou de faire agir physiquement
ou informationnellement, celle de
prendre des décisions de façon
autonome en fonction de l'expérience
acquise, d'apprendre de façon
passive ou active des interactions
de ces entités avec l'environnement,
de connaître leur état
pour mieux faire varier leurs caractéristiques
de comportement, d'agir seules ou
de façon coopératives
en réseaux ou intégrées
dans une équipe.
Ainsi vous voyez que Robea est une
problématique interdisciplinaire
qui couvre un large spectre de thèmes
scientifiques, à la jonction
de plusieurs spécialités
: problématiques relevant par
exemple de thématiques de recherche
en traitement du signal, en automatique
et en informatique, mais également
d'autres domaines des sciences pour
l'ingénieur (mécanique,
sciences des matériaux), des
sciences de la vie (neurosciences)
et des sciences humaines et sociales
(communication avec l'homme, étude
des comportements collectifs)...
C.J
: Alain Cardon, directeur du
laboratoire d'informatique de l'université
du Havre et membre du LIP6, a publié
en 1999 un ouvrage qui a retenu particulièrement
notre attention. Ce livre pose les
prémisses d'un cahier des charges
pour la réalisation d'une conscience
artificielle. Que penseriez-vous du
développement d'un programme
portant ce nom : "Conscience
artificielle".
F. J :
Le problème est double. Celui
de la communauté informatique,
qui a été un peu échaudée
par certains espoirs déçus
de l'intelligence artificielle. De
ce côté-là, on
risque de rencontrer une certaine
frilosité. La deuxième
chose est que si l'on met le mot "conscience",
cela commence à connoter de
façon très forte. Signalons
toutefois que le terme d'"affect
computing" est utilisé
et accepté aux Etats-Unis,
derrière lequel on met des
choses assez variées. Mais
ici, parler d'intelligence, de conscience
qui plus est artificielle, sont des
mots qui risquent de gêner.
Ce qui est sûr, c'est que le
programme Robotique et Entités
Artificielles prend en compte les
interactions possibles entre des robots
et des agents intelligents.
C.J
: Oui, mais vous, quelle est
votre position sur ce sujet...
F. J. :
Je me souviens, c'était en
1988, nous avions organisé
à l'école France Télécom
un séminaire entre psychanalystes,
psychiatres, et cellule traitement
de l'information. Cela a été
extrêmement intéressant.
Mais, durant les discussions, on avait
touché à un sacré
: celui des sentiments ou de la conscience.
Et à partir de là, on
a senti que la porte s'était
fermée. De même nos informaticiens
peuvent avoir en retour une sorte
de sacré. Cependant, des gens
comme Gerald Edelman ont des visions
sur la conscience, qui sont des bons
modèles de travail : je ne
sais si ils ont raison ou pas mais
on peut avancer là-dessus.
En ce qui me concerne, je n'ai aucun
blocage à essayer d'expliquer
la facette traitement de l'information
du fonctionnement du cerveau. J'emploie
ici le mot facette pour dire qu'il
en existe d'autres et éviter
le faux obstacle du réducteur.
C.J
: Revenons à la question
de vocabulaire : peut-être que
le mot "conscience" mis
à côté "d'artificiel"
fait peur, mais d'un autre côté
si on avait un projet national "Conscience
artificielle", cela pourrait
aussi débloquer les choses.
Ce serait peut-être aussi l'occasion
de faire tomber les frilosités
et aussi d'expliquer au grand public
ce que cette notion recouvre...
F. J :
Un peu de patience. Je crois qu'il
faut encore un petit peu de temps.
Mais le jour où l'on dira :
regardez, aux Etats-Unis, il y a un
très beau programme qui est
en train d'être monté,
à ce moment là, si on
est prêts, on pourra accélérer
les chose sur ce sujet. Il y a, dans
le jargon informaticien, le mot "réflexivité"
qui fonctionne bien, qui est admis
par la communauté scientifique
qui s'occupe des "systèmes
répartis". Le mot réflexivité
est déjà utilisé
dans le programme Robéa.
La notion de réflexivité
intéresse les chercheurs qui
font des systèmes distribués
parce qu'ils veulent aboutir à
des architectures de systèmes
qui puissent connaître leur
état et en modifier les paramètres
en fonction du contexte. Ce qui, à
mon avis, correspond au premier niveau
de la conscience, tel qu'abordé
par Edelman. Le deuxième niveau
de conscience est la capacité
d'imaginer des stratégies,
des futurs possibles, des scénarios
et, en fonction de ces scénarios,
décider et agir : un agent
intelligent tout seul pourrait avoir
ce niveau là. Et le troisième
niveau, c'est le dialogue entre agents,
systèmes multi-agents dotés
d'intelligence.
Et puis, citons aussi une autre problématique
: celle des systèmes massifs
dans lesquels on a des agents de faible
compétence, mais qui, par leur
comportement collectif peuvent faire
apparaître des comportements
complexes avec des propriétés
très fortes. Et puis après,
il y a toutes les propriétés
d'émergence, d'auto-organisation,
etc., qui sont importantes et pour
lesquelles nous avons besoin de nous
appuyer sur des compétences
systèmes. Les compétences
des automaticiens, de ce fait, nous
intéressent beaucoup : ce sont
les seuls à avoir une vraie
approche système. Je pense
qu'ils peuvent beaucoup apporter et
se complémenter avec les informaticiens
et leur approche de complexité
logicielle. Je pense que si des automaticiens
se mettent à travailler sur
le comportement des gros logiciels,
sur le comportement des systèmes
répartis, nous pourrons en
sortir des résultats d'une
grande richesse.
Et cela, j'essaie de le favoriser.
C.J
: Un sujet passionnant à
partager avec tous les citoyens...
F. J : Le
problème est de savoir comment
accéder au grand public. Il
faut aussi qu'il s'intéresse
à ces questions. Il faut susciter
le goût de connaître et
développer les moyens d'une
attitude active face à la recherche
d'information.
Si l'on n'a pas ce mouvement volontaire
d'information, c'est beaucoup plus
difficile. Mais il est vrai qu'il
faut que, de notre côté,
nous soyons aussi actifs et développions
et portions avec les médias
le travail d'information et de vulgarisation.
L'information vers le grand public
fait partie des missions du CNRS,
et bien sûr des missions de
mon département.
Test
de managemment
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