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Propos recueillis par Christophe Jacquemin
| Luc
Legay est directeur associé
dans une agence de conception
éditoriale et graphique
qui intervient auprès de
groupe de presse et dinstitutions.
Très sensibilisé
aux problématiques de lergonomie
de linformation à
travers les supports écrits
ou multimédia, il développe
depuis quelques années
une nouvelle approche de lutilisation
des réseaux. |
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Automates
Intelligents (AI) : Quel est
lobjet du projet RU3 ?
Luc Legay : L'objet de ce projet de
recherche collaborative est d'imaginer
et de construire les réseaux
de communication intelligents du futur.
AI
: Oui, mais pour cela on a
déjà Internet... Qu'entendez-vous
par intelligents ? Quelle différence
y-a t-il entre RU3 et Internet ?
L.L :
La grande différence réside
dans les usages qui en seront fait.
Il s'agit de passer de réseaux
de contenus, cest-à-dire
principalement des données
stockées sur des serveurs,
à des réseaux dintelligence
dinteraction des utilisateurs.
En ce sens, RU3 est une plate-forme
de développement unique destinée
à poser les principes des premiers
réseaux supportant les interactions
de lintelligence collective
des utilisateurs. Si Internet a représenté
une réelle évolution
dans nos modes de communication et
de pensée, il a laissé
beaucoup dentre-nous sur leur
faim.
RU3 propose dès lors de réinventer
le concept même des réseaux
en replaçant les utilisateurs
au centre de leur fonctionnement.
Dans ce schéma, lutilisateur
contribue à structurer automatiquement
les informations auxquelles il accède.
Il devient partie intégrante
de lintelligence collective.
Ainsi, dans notre modèle, lintelligence
collective némerge pas
des machines, mais des hommes. Le
centre nerveux du réseau RU3
se situe dans le cerveau de ses utilisateurs.
AI
: D'accord,
mais comment ?
L.L :
En fait,
le modèle de réseau
intelligent RU3 sappuie
sur linfrastructure existante
dinternet en y ajoutant
une nouvelle strate (couche logicielle
middelware) spécifique
à son fonctionnement. Les
données réparties,
qui circulent dans la nouvelle
strate, ne concernent que les
informations de relation et de
structure des données.
Ces « informations sur les
informations » sont réparties
dans un système distribué
constitué uniquement des
machines connectées. Ce
principe, combiné avec
ceux de la redondance des données
et de leffet palimpseste,
permet dapprocher la plasticité
de fonctionnement de lintelligence
humaine des utilisateurs. |
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AI
: Si je vous suis bien, RU3
s'appuie sur un système "peer
to peer"...
L.L :
Oui. Il faut bien voir que laxe
de développement des réseaux
intelligents est basé sur le
principe collaboratif des utilisateurs
et sur la décentralisation
des données. RU3 propose dutiliser
le principe du peer to peer à
travers une utilisation originale
du système de réseau
Gnutella(1).
Ce nest plus lespace disque
des machines connectées qui
est partagé, mais une partie
de leur mémoire vive.
AI
: Revenons sur vos propos précédents.
Que voulez-vous dire par effet palimpseste
?
L.L :
Il s'agit d'un modèle proposé
par Véronique Perdereau(2),
directrice de recherches au Laboratoire
des Instruments et Systèmes
(Perception, Automatique, Réseaux
connexionnistes - université
Pierre et Marie Curie). Les concepteurs
de réseaux neuronaux utilisent
leffet palimpseste dans la technique
suivante : lorsque les connexions
neuronales impliquées dans
les processus de mémorisation
ne sont pas réactivées
périodiquement, ces liaisons
sont réutilisées pour
stocker dautres données.
Ce principe est intégré
en tant que concept fondamental dans
le modèle RU3 de réseau
intelligent. Les chemins daccès
aux informations les plus utilisées
sont les plus redondants. Les chemins
conduisant à des informations
périmées ou à
des impasses seffacent deux-mêmes
de la mémoire collective.
AI
: Quel
est l'avantage de la redondance ?
L.L
: Dans
notre modèle RU3, la redondance
est nécessaire : elle permet
laccès permanent à
des données partagées
qui ne sont pas stockées en
un point précis du réseau,
ni centralisées sur un serveur.
Je vous ai signalé qu'ici,
ce n'était pas lespace
disque des machines connectées
qui était partagé, mais
une partie de leur mémoire
vive. En complétant cette utilisation
avec l'approche RAID-like system(3),
nous avons pu montrer que les informations
réparties de façon redondante
dans la mémoire vive de plusieurs
machines conservent leur intégrité
malgré la déconnexion
dune partie des machines. Lorsque
la redondance est suffisante, les
informations se reconstruisent et
se répartissent à nouveau
dès que dautres connexions
sétablissent.
Pour vous répéter cela
un peu différemment, disons
que dans notre conception du
réseau intelligent, chaque
ordinateur connecté devient
lui-même, mais de façon
temporaire, une partie de lespace
collectif partagé. Lintégrité
des données réparties
nest donc possible que par la
redondance dune partie des informations,
notamment des informations de parité.
Ces informations, nécessaires
au maintien de lintégrité
des données lorsque des ordinateurs
se déconnectent, sont réparties
sur le modèle RAID-like system.
Comme pour toute langue, les redondances
constituent la meilleure garantie
defficacité de transmission
des messages. En fait, plus linformation
est redondante sur un réseau,
plus la probabilité den
être proche devient grande.
Par ailleurs, elle optimise le temps
de réponse aux requêtes
qui font lobjet de demandes
fréquentes et répétées
(requêtes populaires).
Elle permet de sécuriser les
données qui, dans le modèle
RU3, ne sont stockées que dans
les registres de mémoire vive
(RAM) des machines connectées.
Par ailleurs, la redondance des données
de parité permet de rétablir
lintégrité des
données réparties lors
des déconnexions dune
partie des machines constituant le
réseau.
AI
: Partage de mémoire
vive, données réparties
qui ne concernent que les informations
de relation et de structure des données
(informations sur les informations),
redondance... On a là l'impression
d'être au coeur de processus
existant réellement dans le
cerveau. Mais peut-on réellement
parler dintelligence des réseaux
?
L.L :
Entre la mémétique et
le design dinteraction, une
nouvelle science de linformation
est en train de voir le jour. On réalise
maintenant que la théorie de
linformation de Claude Shannon
ne portait que sur un aspect extrêmement
restreint de la communication. En
effet, Claude Shannon a défini
linformation comme une fonction
croissante de la réduction
dincertitude quelle apporte.
Le succès de sa théorie
repose en grande partie sur la simplicité
de son formalisme notamment parce
quil exclut totalement le contenu
et la structure des messages transmis.
Cest pour cette raison que nous
affirmons quaujourdhui
aucun de nos réseaux, invariablement
bâti sur le modèle de
la théorie de linformation,
ne peut prétendre à
lappellation de réseau
intelligent. RU3 est un projet de
recherche dont lun des objectifs
est de produire une théorie
généralisée de
la communication. Pour envisager aujourdhui
des réseaux dintelligence
collective, on doit y apporter des
connaissances non seulement issues
de linformatique et de lélectronique,
mais aussi des connaissances issues
de la linguistique, de la sémantique,
de lintelligence artificielle,
des sciences cognitives, de la programmation
multiagents, etc. La théorie
de linformation, qui a posé
les bases de tous les systèmes
de communication modernes, doit être
généralisée aujourdhui
en une théorie plus puissante
qui intègre linformation
structurée.
AI
: Quel sens donner au terme
dintelligence collective que
prône RU3 ?
L.L :
Il sagit dune expression
porteuse de promesses, dont Pierre
Lévy a fait le titre de lun
de ses ouvrages. Steve Johson et Derrick
de Kerckhove préfèrent
parler dintelligence connective.
Joël de Rosnay dhomme symbiotique.
Jeremy Rifkin, de société
du savoir et de capital intellectuel.
Quoi quil en soit, il sagit
dans tous les cas dune nouvelle
forme de rapport entre les hommes
et les connaissances. Une forme, non
plus statique et définitive,
mais une forme réactive, interactive,
organique et instable. En constante
redéfinition delle-même.
Une connaissance en perpétuelle
interaction avec ses utilisateurs.
A mon sens, ce type de connaissance
est réellement une définition
de lintelligence. Et les nouveaux
réseaux que nous inventons
vont devenir des réseaux dintelligence.
AI
: Selon vous, comment interagirons-nous
avec les réseaux intelligents
?
L.L :
A travers tous les objets communicants
qui y contribuent déjà
comme lordinateur, le téléphone,
le note pad, la tablette PC, le GPS
Mais aussi à travers des objets
qui ne le sont pas encore et qui vont
très bientôt le devenir
: jeu électronique portatif,
caméra, appareil photo, véhicule,
carte géographique, téléviseur,
appareil électroménager,
robot, etc.
AI
: Quels seront les principaux
usages de ces nouveaux réseaux
?
L.L :
Essentiellement ceux de linteraction
avec les autres, ou avec des services.
On quitte peu à peu la logique
de la diffusion de masse, qui est
celle de la radio, de la télévision,
et aussi celle du web. Cette logique
de masse consiste essentiellement
à livrer, au plus grand nombre,
des contenus imaginés et produits
par des concepteurs et des producteurs
professionnels.
Le nouvel usage des réseaux
soriente vers une utilisation
interpersonnelle, microcommunautaire
reliée, non plus uniquement
à des contenus, mais surtout
à des échanges dintelligence.
AI
: Existe-t-il déjà
des exemples de ces nouveaux usages
?
L.L :
Tant aux Etats-Unis, quau Japon,
on assiste à la fabuleuse émergence
de très petites communautés
qui mettent à profit les technologies
existantes pour partager, échanger,
et construire des communautés
dintérêt. Les weblog,
les wiki, les moblog, les réseaux
libres haut-débit, les réseaux
peer-to-peer, sont les premiers moyens
techniques utilisés. Chaque
jour, ou presque, de nouveaux usages
sont inventés.
Vous savez, les spécialistes
devront maintenant passer plus de
temps à rendre leur science
intelligible quils nen
passaient jusquà présent
à la rendre inintelligible.
RU3 souhaite notamment leur donner
des outils les aidant à se
faire comprendre du non spécialiste.
Il faut bien avoir à l'esprit
que les différences didées,
de comportements ou de culture, qui
garantissent la survie de lespèce
humaine, ne seront reconnues quà
lunique condition de partager
un langage commun. J'aime bien dire
que partager nos différences
à travers un langage commun
est la première condition daccès
à lintelligence collective
Depuis toujours lhomme a érigé
ses connaissances en tours de Babel
de plus en plus inaccessibles. Il
doit à présent relever
le défi inverse.
AI
: Combien de personnes regroupe
ce projet ? Comment fonctionne-t-il
? Qui peut y participer et comment
?
L.L :
Le projet RU3 est une initiative totalement
indépendante, basée
sur les principes dautogestion
et de développement collaboratif
des logiciels open source. Nos axes
de recherche reposent sur la définition
d'une nouvelle théorie de linformation,
sur la conception de nouveaux protocoles
de communication et sur la réalisation
des interfaces floues. Cette démarche
m'a été inspirée
notamment à la lecture et par
l'étude des travaux de Jeremy
Rifkin, Pierre Lévy, Robert
Caillau (co-inventeur du Web), Jean-François
Abramatic, Philippe Breton, Jean-Marie
Charon, Edgar Morin, Jean-Michel Saussois.
On pourrait dire qu'ils sont à
lorigine philosophique
du projet...
Pour ce qui concernent les développements,
ils sont réalisés dans
les groupes de travail collaboratifs
du wiki CraoWiki/Projet RU3. Toutes
les pages du projet sont éditables.
Chacun peut y participer. Les conclusions
de ces recherches seront publiées
en anglais sur http://ru3.com (site
en développement). Parmi les
contributeurs, on rencontre des métiers
et des sensibilités très
variées : de simples utilisateurs,
mais aussi des sociologues, des ergonomes,
des enseignants-chercheurs en IA,
des ingénieurs télécoms,
des développeurs open source
et même un nodologue (spécialiste
des noeuds)...
AI
: Quand verrons-nous ce projet
à l'état de réalisation
?
L.L :
Le projet nétant pas
conçu dans un cadre commercial,
il nest soumis à aucune
contrainte de calendrier. Mais plus
que la publication de résultats,
et de débouchés logiciels
éventuels, cest dassister
à lémergence des
idées et des concepts qui est
passionnant ! Cest pour assister
à cela que jinvite chacun
de lecteurs dAutomates Intelligents
à venir collaborer au projet
!
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