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Les enjeux du tout numérique
Entretien avec Djillalli Henni
A
un moment où le Tout Numérique
s'installe en France, il nous
a paru intéressant de nous
entretenir des enjeux du déploiement
de ces technologies avec un expert
français en la matière.
Nous le remercions de sa participation.
Djillali Henni est président
de TBC France (Telephone, Broadcast,
Communication).
TBC France est un groupe français
composé de trois filiales,
VIDEOSPACE, DISTRICOM NORTEK and
DESIGN BROADCAST SYSTEM (DBS).
Il est un fournisseur au niveau
international de technologies
du broadcast .
Son activité se situe là
aux confins entre la recherche
de laboratoire, le développement
et l'industrialisation à
grande échelle le tout
portant - comme le souligne l'auteur
- non seulement sur des technologies
nouvelles mais sur des très
hautes technologies. |
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Automates
Intelligents (AI) : M. Henni,
voulez-vous vous présenter
pour ceux de nos lecteurs qui ne vous
connaissent pas ?
Djillali
Henni : Je suis le président
du groupe Telecom, Broadcast, Communication,
créé il y a quelques
mois. L'objet est de développer
un pôle de haute technologie
lié au broadcast.
Le broadcast concerne toutes les sortes
d'émission, notamment radio
et télévision, incluant
aujourd'hui Internet. Dans ce domaine,
il y a très peu d'acteurs de
taille internationale, c'est-à-dire
de constructeurs d'émetteurs
de forte puissance. Ceux qui couvrent
80% du marché sont en n°
1 Thales Broadcast and Multimedia
, l'ex Thomcast dont le siège
est à Conflans St Honorine.
Viennent ensuite les américains
Harris et Continental, le japonais
Nec et quelques autres. Dans le domaine
des faibles puissances, on trouve
2 ou 3.000 entreprises, réparties
dans le monde entier.
Les émissions, qu'elles soient
terrestres ou satellitaires, sont
diffusées auprès des
consommateurs finaux par la voie hertzienne
(15 millions de foyers en France),
le câble (2 millions de foyers)
ou le satellite (nombre indéterminé
de foyers).
AI : Quels liens avez-vous
eu avec Thalès ?
D. Henni
: Thalès a installé
des émetteurs dans environ
150 pays. J'en suis un pur produit.
J'en ai été le directeur
des achats au plan mondial (corporate).
AI
: Comment évolue aujourd'hui
la technologie ?
D. Henni : Aujourd'hui la mode
est le tout-numérique, que
l'on veut substituer à l'analogique.
Cela coûte et va coûter
très cher. 80% des populations
en sont encore à l'analogique.
Le déploiement du tout-numérique
sera donc lent et cher pour il est
vrai une qualité d'image et
de son améliorée au
niveau du consommateur final.
AI
: Qui est derrière ce
lobby du tout numérique ? Les
industriels du broadcast ? Les fournisseurs
de contenus ?
D. Henni : Sans doute certains
industriels et fournisseurs de contenus,
mais ils ne sont pas seuls. On constate
aussi une véritable volonté
politique sous-jacente, provenant
d'outre-atlantique.
Pour le comprendre, il faut savoir
que le vrai poumon d'un émetteur,
ce n'est pas l'émetteur lui-même,
ce sont les instruments de mesures,
la métrologie (de même
que l'on ne pourrait pas piloter un
avion sans les instruments de bord).
C'est le domaine que nous avons choisi.
Or ce domaine est très stratégique.
Il ne s'agit déjà plus
de nouvelles technologies, comme beaucoup
continuent à le penser. Nous
nous situons là dans les hautes
technologies. Or vous me posez la
question de savoir qui, sur le plan
mondial, pousse au tout-numérique
: je vous répondrai que le
mouvement vient en grande partie de
nos amis américains.
Il y a plusieurs raisons à
cela. La première est évidemment
industrielle. Dans les équipements
de mesure, les premiers mondiaux sont
des firmes américaines, Techtronics
, Scientific Atlanta et quelques autres.
Ils ont investi des centaines de millions
de dollars dans les équipements
numériques : démodulateurs,
récepteurs de télévision
pour les têtes de réseaux,
etc.
Ils ne s'intéressent plus à
l'analogique. Vous comprenez bien
que je ne vous parle pas là
des décodeurs grand public,
auxquels on pense généralement
(et qui d'ailleurs ne sont pas gratuits)
mais des instruments professionnels
traitant le signal en voie montante
et descendante à haut débit.
Les matériels de métrologie
sont destinés à plusieurs
catégories de professionnels,
notamment les "broadcasters"
(en France M6, Canal +, canal Sat,
etc ) et les exploitants qui diffusent
eux-mêmes, c'est le cas de TDF.
Avec le numérique, ceux-ci
vont perdre leurs situations de monopoles,
puisque se présentent de nouveaux
arrivants profitant du caractère
plus ouvert des réseaux.
C'est par exemple le cas Towercast
.
Mais de plus, ils devront affronter
d'autres difficultés. En passant
au tout-numérique, ils doivent
assurer la même qualité
de service que dans l'analogique.
Or le numérique, c'est le binaire,
c'est-à-dire qu'il devient
très difficile d'y réparer
les signaux défectueux. Ainsi,
en analogique, on dispose de quelques
secondes pour rétablir une
émission rencontrant une baisse
de qualité pour une raison
quelconque. Dans le numérique,
la panne se généralise
tout de suite.
En quelques secondes, des centaines
de milliers de téléspectateurs
basculent sur une autre chaîne
et y restent. Il faut donc que la
métrologie assure une très
haute qualité de maintenance
au profit des téléspectateurs.
A I:
Etes-vous la seule entreprise française
face à tous ces grands américains
?
D. Henni
: Il faut bien comprendre le
type de service que nous proposons.
C'est une sécurité au
niveau de l'exploitation. Les exploitants
travaillent avec des matériels
différents, qui ont chacun
leur logique. Nous appelons cela les
"cervelles de babouin".
Mais, en tant que tête de réseau,
ils doivent pouvoir maîtriser
l'ensemble de celui-ci. Le métier
de notre filiale Vidéospace
est de mettre en place des systèmes
de pilotage permettant à l'émetteur
de garder la main quel que soit le
matériel, qu'il s'agisse de
celui de Nortek que nous commercialisons
ou des autres.
Effectivement, dans ce métier,
nous sommes seuls face aux géants
nord-atlantique.
AI
: Vous devez, je suppose, être
présents sur 3 segments, le
câble, l'hertzien et le satellite
?
D. Henni
: C'est exact. Dans ces 3 domaines,
nous essayons de faire des produits
uniques, pour faciliter l'accès.
On trouve là des perspectives
de marché considérables.
Via l'ADSL par le satellite, par exemple,
il y a un énorme marché.
Prenez l'exemple des collectivités
locales qui veulent maintenant toutes
offrir du haut débit à
leurs administrés. Elles ont
besoin de devenir elles-mêmes
têtes de réseau (la distribution
locale vers l'usager final se faisant
selon les techniques traditionnelles).
L'entreprise qui maîtrisera
l'ensemble des facteurs techniques,
opérationnels, économiques,
pourra proposer aux municipalités
de devenir tête de réseau.
AI : C'est pour capturer et
garder ce marché, si nous comprenons
bien, que les américains poussent
à un renouvellement technologique
permanent ?
D. Henni
: Oui. Si en Europe, les industriels
ne suivent pas leurs concurrents américains
au plan technologique, les clients
européens seront tentés
de s'adresser aux américains.
Ceci dit, nous avons jusqu'à
présent en Europe un atout,
qui est précisément
la supériorité technologique.
Nous sommes supérieurs en qualité.
C'est le cas, par exemple, des téléviseurs
à écran plasma sortis
par Thomson. Les industriels du broadcast
continuent à regarder ce qui
se fait en France, car nous restons
l'un des leaders mondiaux. Combien
de temps le resterons-nous ?
AI
: Cette question ne se pose
pas seulement dans votre secteur.
Mais voyons un autre point important,
qui pourrait expliquer aussi la pression
des américains pour le passage
au tout-numérique. Est-ce que
les intrusions et piratages y sont
plus faciles que sur l'analogique
?
D. Henni
: La télévision
est un enjeu politique énorme,
car elle véhicule de l'information
et des idées. C'est donc une
arme redoutable pour qui possède
la fabrication des contenus.
Mais cela l'est aussi pour qui possède
les tuyaux. Il s'agit d'une arme aussi
stratégique qu'un équipement
militaire. En 3 secondes, on peut
démoraliser un pays. Donc,
la réponse à votre question
est là. Celui qui possède
bien le numérique rencontre
très peu de moyens de résistance
de la part des pays récepteurs
quand ceux-ci ne sont pas au top niveau
de la technologie.
Plus le système est complexe,
plus il y a de points d'entrée
ou points d'attaque au profit des
gens compétents. Il est possible
de prendre son téléphone
portable et mettre en panne un émetteur.
Cela fait froid dans le dos. Dès
que vous véhiculez un signal,
il peut être intercepté.
AI
: Reposons la question. Est-ce
que dans la poussée vers le
numérique à laquelle
se livrent les Américains,
il y a non seulement des objectifs
de prises de part de marché,
mais aussi la volonté de manipuler
les opinions en vue d'un monitoring
global de la planète ? Clinton
avait dit " Shaping the world,
shaping the mind ", ce que même
Staline lui-même n'avait pas
osé annoncer aussi explicitement.
D. Henni
: Je vous laisse répondre
vous-même à votre question.
Il faut bien voir que la technologie
moderne ne coûte pas plus cher,
mais coûte au contraire moins
cher que la précédente.
Les consommateurs finaux s'estimeront
gagnants, tant en performance des
équipements qu'en coûts.
On peut passer de plus en plus d'images
et de contenus dans un canal de plus
en plus étroit. Ce n'est pas
là que le bât peut blesser.
Mais, avant de parler d'économie,
il faut parler de régulation
ou plutôt de dérégulation.
Plus le réseau est dérégulé,
plus il dispose de points d'entrées,
plus il est susceptible de prises
en mains. Autrement dit, il faut poser
la question de savoir qui a envie
d'attaquer qui. On n'attaque pas TDF
comme on attaque un petit exploitant.
Une grande puissance n'attaque pas
comme le ferait une poignée
de terroristes.
AI
: On retrouve la situation
régnant sur Internet...
D. Henni
: sur Internet, on est devenu
conscient des risques. On ne l'est
pas concernant la radio et la télévision.
On ne voit pas les risques pouvant
survenir de prises en mains malveillantes.
En très peu de temps, un quartier,
une ville, un pays peuvent être
déstabilisés.
AI
: Cela pourtant ne s'est jamais
produit...
D. Henni
:
C'est vous qui le dites.
Savez-vous que l'Algérie a
été récemment
coupée du reste du réseau
téléphonique mondial
pendant 15 jours ou 3 semaines. Savez-vous
que des villes importantes de certains
pays ont vu leur réseau électrique
durablement effondré
Je ne parle pas de ce qui s'est passé
récemment à New-York
ou à Rome. On a trouvé
ou prétendu trouver des causes
techniques à ces dernières
pannes générales.
AI
: Vous avez raison d'évoquer
les attaques contre le téléphone
et plus généralement
contre les réseaux de transmissions
et de commandement. En effet, les
risques que nous évoquons ne
concernent pas seulement la radio
et la télévision. Les
techniques étant les mêmes,
les entreprises, les gouvernements
qui ne sont pas hyper-protégés
peuvent être rendus impuissants
en quelques minutes. Les romanciers
américains produisent d'ailleurs
beaucoup de scénarios montrant
comment des adversaires dotés
de puissants moyens d'intrusion (notamment
les futurs ordinateurs quantiques
ou à ADN) pourraient provoquer
l'effondrement total de la société
américaine (voir par exemple
The Paris Option, de Robert Ludlum,
2001). Mais ils n 'évoquent
évidemment pas le cas où
ce serait le Pentagone qui conduirait
des actions de cette nature.
D. Henni
: Il ne faut pas non plus devenir
paranoïaque. Toutes les pannes
ne sont pas dues à la malveillance.
Il arrive souvent des coupures venant
d'erreurs humaines. Ainsi celles ayant
affecté récemment l'émetteur
de Paris-Tour Eiffel.
AI
: Une société
comme la vôtre qui est un prestataire
de service pour les broadcasters pourrait
éventuellement contrôler
son client, c'est-à-dire la
chaîne
D. Henni
: Certes. C'est pourquoi mes
amis et moi avons monté ce
groupe pour éviter que la société
précédente qui battait
de l'aile ne passe sous contrôle
étranger. Mais la partie est
loin d'être gagnée. Je
m'explique. Aujourd'hui, nous sommes
dans l'opérationnel. Il y a
un marché émergent.
Nos clients potentiels sont très
nombreux, dans le monde entier. Nous
devons passer du capital-risque aux
financements industriels, aux capitaux-développement.
Or en France, les interlocuteurs banquiers
ne comprennent pas ce marché,
contrairement à ce qui se passe
aux Etats-Unis. Nous sommes confrontés
de leur part à une ignorance
abyssale des enjeux. Je le répète,
nous avons les clients mais il nous
faut fabriquer rapidement les produits.
Mais nos banquiers ne sont pas assez
experts de ces questions pour s'intéresser
vraiment à ce marché
de la métrologie.
AI
: Peut-être êtes-vous
trop discret ? Des interviews comme
celui-ci pourraient vous aider à
mieux sensibiliser les décideurs
financiers
D. Henni
: Vous avez raison. Je me reproche
parfois de n'avoir pas assez communiqué
sur ces enjeux. Mais vous savez ce
que c'est. Il ne faut pas s'exprimer
avant d'avoir un certain nombre de
cartes en mains. Ceci dit, je reste
optimiste, car je le répète,
nous avons les meilleurs ingénieurs
du monde, je dirais aussi les meilleurs
produits. On ne peut donc pas faire
l'impasse sur cela.
De plus, par rapport aux grands, nous
avons une capacité de manuvre
rapide qu'ils n'ont pas.
AI
: On constate que le métier
que vous faites est au cur des
problèmes de souveraineté
qui se posent aux puissances politiques.
Il y a beaucoup d'autres cas analogues
que nos concitoyens et nos hommes
politiques n'aperçoivent pas.
Nous pensons à un exemple petit
mais significatif, celui de la perte
d'indépendance de Gemplus,
leader mondial de la carte à
puce. Dans les hautes technologies
se trouvent tapis des produits et
des savoir-faire dont dépend
notre destin collectif, et que convoitent
évidemment nos concurrents
et ennemis, dans l'indifférence
générale.
Mais que conclure ?
D. Henni
: Je préfère
vous laisser ce soin.
AI
: Bien. Nous pourrions tirer
en quelques lignes les enseignements
de cette intéressante conversation,
à laquelle nous vous remercions
de vous être prêté.
Dans les hautes technologies, que
ce soit celle du broadcast, de l'Internet
nouvelle génération
et de toutes les autres d'ailleurs,
l'Europe se trouve confrontée
à des concurrents mondiaux
qui veulent la dominer, tant au plan
économique que politique. Pour
cela, ces concurrents cherchent à
profiter de leur supériorité
scientifique et industrielle pour
mener une course sans pitié
aux solutions nouvelles, dont ils
inonderont les marchés - parfois
au mépris du bon sens qui justifierait
de rentabiliser des équipements
en place avant de les jeter. Mais
ces solutions nouvelles, dont ils
veulent se donner la maîtrise,
sont aussi pour eux des terrains de
manuvre et de pénétration
culturelle et politique, sinon militaire.
Ils s'en sont toujours servi et continueront
à la faire.
Ce dessein à ambition mondiale
se heurtera cependant à deux
obstacles. Le premier, bien connu
dorénavant, sera la pénétration
des nouveaux réseaux par des
Etats "proliférants",
selon l'aimable expression du Quai
d'Orsay, ou par des groupes terroristes
de toutes origines. Acquérant
à leur tour des technologies
avancées, plus faciles d'emploi,
ils représenteront une menace
externe ou interne de plus en plus
présente. Le deuxième
obstacle pourrait venir des réactions
de pays comme les nôtres qui
voudront, seuls ou de préférence
au plan européen, se donner
à leur tour des moyens de puissance,
en valorisant les atouts certains
qu'ils possèdent encore dans
certains secteurs - y compris évidemment
au moyen de la normalisation ouverte.
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