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Interview de Marc Ferdinand Detienne
Q:
Comment avez-vous découvert l'informatique
?
Un peu par hasard, à Jussieu pendant
mes études de mathématiques,
que j'ai d'ailleurs arrêtées,
à cause de l'informatique, en licence.
Auparavant j'avais abordé le sujet,
mais plutôt côté électronique.
Ça a fait tilt à ce moment
là, il y a environ 14 ou 15 ans.
Et, à l'époque, il n'y avait
pas de professeurs d'informatique, tous
les gens qui étaient là venaient
d'horizons divers et s'étaient improvisés
informaticiens. Et puis ça a continué
avec notre génération.
Q: Quelles ont
été vos expériences
professionnelles ?
J'ai travaillé seul, puis avec Caroline
Gerrebout, en consultant indépendant.
Ensuite j'ai fait les constructeurs en support,
en aide sous Unix, je me suis très
vite spécialisé sous Unix.
Et, à l'époque, il n'y avait
personne. J'ai d'abord informatisé
une première boite en France sous
Unix. Puis je suis devenu support, spécialiste
Unix, pour différents constructeurs.
Q: Quel travail
ou recherche vous a le plus marqué
?
Je suis passé dans une boite américaine,
j'y ai appris à travailler. Ça
a été extraordinaire.
La productivité était chiffrée
chaque mois et, en cas d'échec, on
était liquidé. On y apprend
vraiment l'efficacité avec les techniques
mises à votre disposition. Avant,
j'étais un petit travailleur européen
et, quand j'en suis sorti, j'étais
un travailleur efficace.
Q: Quels sont vos
centres d'intérêt en dehors
de l'informatique ?
L'informatique me prend beaucoup de temps,
mais j'ai bien sûr d'autres centres
d'intérêt.
Mais aucun principalement. Je suis très
intéressé par la philosophie,
je travaille beaucoup dessus. Je suis un
épistémologue. Et, par ailleurs,
je continue les mathématiques quand
j'ai le temps.
Q: Décrivez
en quelques mots votre jeunesse, et qu'en
retenez-vous ?
Mes études m'ont marqué. J'ai
d'abord fait latin-grec, et j'en suis très
satisfait. Ensuite, j'ai fait sept ans de
droit parce que mes parents me l'avaient
imposé, alors que ça ne me
tentait pas du tout.
Je suis docteur en droit public international.
Après le droit, j'ai entamé
des études de mathématiques
à Jussieu. C'est ce que je voulais
faire. Voilà, ma jeunesse a surtout
été une vie d'étudiant.
Q: Comment passez-vous
le reste de votre temps ?
Je lis, je suis en train d'apprendre le
piano. Je me suis acheté un piano
électronique pour pouvoir travailler
la nuit. J'ai aussi découvert la
photographie que je ne connaissais pas du
tout.
Patrick Sinz m'a un peu initié à
ça. J'aime bien découvrir
de nouveaux domaines.
Q: Quels conseils
donneriez-vous aux nouveaux étudiants
en informatique ?
A mon avis, il est important de se dire,
et ça va aller très vite,
qu'être informaticien tout seul ça
ne sert à rien. En fait, je ne vois
que deux créneaux possibles. Ou bien,
tout de suite, l'étudiant se spécialise
sur un domaine et devient un spécialiste
dans sa branche. Ce que j'ai été
jusqu'à aujourd'hui. J'ai été
l'un des premiers à me mettre sur
Unix. On n'était pas nombreux.
Puis on a été cinq, dix ça
tenait encore. Maintenant on est peut-être
mille, ça ne sert plus à rien
de devenir spécialiste Unix. Aussi,
il faut savoir évoluer. On ne tient
pas un créneau pendant plus de 5
ou 6 ans. Donc, quand on a un créneau
il faut savoir préparer le suivant.
Ainsi, par exemple, j'ai travaillé
le réseau pendant que j'étais
sur le kernel. Je suis devenu un bon spécialiste
réseau. Maintenant, je prépare
ma reconversion dans les interfaces graphiques
utilisateurs.
Un informaticien doit se recycler tous les
3-4 ans. Un informaticien qui dit "j'ai
fini d'apprendre" est foutu. La deuxième
possibilité, c'est d'ajouter systématiquement
une deuxième corde à son arc.
L'informatique n'est pas une science. Il
faut la mettre au même niveau que
l'écriture.
Tout le monde écrit. Ce que l'on
demande à quelqu'un c'est de maîtriser
une autre branche, de l'étudier et
de l'informatiser. Si tu veux faire de la
médecine, il faut un médecin
pour faire les programmes, sinon les produits
que les informaticiens font seront mauvais.
Donc, il faut apprendre un deuxième
métier, l'informatique n'en n'est
pas un.
Q: Qu'est-ce le
projet Vinci ?
C'est un laboratoire et surtout un système
d'exploitation, qu'on a commencé
à développer, et qui essaie
de représenter tout notre savoir-faire
en système, en langage et en machine,
afin d'éviter les pièges et
les aspects imparfaits d'Unix. On a essayé
de penser rationnellement, dans un langage
objet qu'on a choisi (C++), à quelque
chose qui réponde à des problèmes
à très long terme. On a réfléchi
sur pas mal de solutions et nous sommes
arrivés à des conclusions
algorithmiques qu'on est en train de mettre
dans un noyau que nous considérons
être le meilleur au monde.
Q: Pour qui avez-vous
une réelle admiration ?
Thompson reste l'être le plus extraordinaire
qui soit. Knuth est un type dont il faut
absolument apprendre la façon de
travailler. C'est affolant de professionnalisme.
Mais le plus mythique est Ossanna qui a
projeté Unix dans sa vision. C'est
un visionnaire alors que Thompson est un
excellent et extraordinaire technicien.
Ce sont deux choses d'avoir les idées
et de les mettre de façon géniale
dans le code. En France, le plus extraordinaire
est Bertrand Meyer, qui est parti travailler
aux USA.
Q: Si on vous dit
Microsoft, IBM ... ?
Je ne sais pas ce que c'est. Il y a l'informatique
et autre chose. Il y a un monde de fric
où les solutions sont plutôt
marketing. C'est tout à fait à
l'opposé de ce qui se fait à
l'université. L'informatique y est
certainement moins amusante, mais beaucoup
plus sérieuse et, à long terme,
toujours gagnante. Je vous garantis que
dans 10 ans il n'y aura plus un produit
qui ne soit pas universitaire tellement
ils deviennent compliqués.
Q: Si vous ne faisiez
plus d'informatique ?
J'ai fait beaucoup de boulots dans ma vie.
J'ai été plombier à
Marseille (BTS de plomberie après
mon droit), j'ai fait de l'élevage
de chiens, j'ai été bûcheron
pendant 2 ans (c'était pas mal),
j'ai failli garder les moutons dans l'Atlas.
Tous m'ont fait chier au bout de 2 ans.
Et, en informatique, assez curieusement,
je suis là depuis 14 ans. C'est qu'il
doit y avoir quelque chose de spécial.
Sur ma machine, j'ai une variété
d'activités comme dans la vie courante.
Je change de monde à l'intérieur
de ma façon de travailler. Je vis
en info depuis 14 ans, 11 à 15 heures
par jour et je ne m'emmerde pas.
Q: Qu'attendez-vous
de vos étudiants en maîtrise
?
J'attends ce qu'on m'a appris mais qu'on
n'apprend pas ici. C'est faire un travail
universitaire, scientifique. Un travail
scientifique doit reposer sur l'ensemble
des travaux ayant déjà été
faits et ne doit pas reproduire des choses
qui existent déjà. Ce doit
être une pierre qu'on met au dessus
de ce qui existe. Il faut donc commencer
par recenser les solutions déjà
essayées.
Une fois ce travail fait, l'étudiant
commence à dire "je vais faire
çà là-dedans"
et il apporte sa pierre. Le travail universitaire
repose sur des générations.
L'étudiant doit essayer de créer.
C'est important que le mémoire de
maîtrise invente quelque chose, et
que ce soit produit par l'étudiant
lui-même.
Q: Que pensez-vous
du DEUG d'informatique ?
Pour moi c'est quelque chose de très
large. A mon avis, il manque une année
en DEUG d'informatique. Le DEUG devrait
faire moins d'informatique. On devrait plus
encore se cultiver en général,
sur d'autres sciences. Je pencherais pour
un extension vers un DEUG général.
Car c'est la dernière fois où
l'on peut apprendre des choses qui sont
en dehors de sa branche. Et ensuite seulement
cibler.
Q: Comment jugez-vous
les conditions de travail offertes aux étudiants
?
Elles sont géniales. C'est un phénomène
fascinant. Je ne sais pas pourquoi elles
sont géniales, personne ne le sait.
Les étudiants qui sont produits sont
d'une médiocrité crasse dans
certains domaines et sont géniaux
par ailleurs. Les étudiants de Jussieu
qui viennent ici ne tiennent pas quatre
mois, ils craquent. Cela tient à
un ensemble de circonstances. Et peut-être
que les pépins, les conditions de
travail (machines plantées ... )
sont aussi des conditions qui font de bons
étudiants. Les personnes qui sortent
d'ici deviennent toujours des gens indispensables
dans leur boulot. Un étudiant qui
sort de Jussieu, il faut tout lui expliquer.
Un type de Paris 8 a ce qu'on appelle le
"knack".
Q: Couplage Maths-Info
dans le DEUG ?
Le couplage semble intéressant. C'est
pas mal d'avoir une pensée qui apprenne
à maîtriser les problèmes
et à les décomposer. En informatique
c'est important. C'est quelque chose que
l'informatique n'apporte pas en elle-même.
La linguistique me semble fondamentale.
Je pense que dans l'informatique fondamentale,
les prochaines années seront linguistiques.
L'informatique a commencé par le
calcul, or, l'ordinateur est un très
mauvais calculateur. Aujourd'hui, on commence
à parler du traitement de l'information.
Et cela implique une sémantique et
des outils linguistiques.
Q: Le travail de
Stallman ?
Heureusement qu'il est là. Le free
access est important. Stallman a créé
un mouvement qui est maintenant inéluctable.
Les logiciels seront nécessairement
tous en free access dans quelques années.
Il n'y a pas que Stallman, le MIT a été
un foyer puissant pour ça avec X11.
Il n'y aura plus de logiciels payants en
l'an 2000. Stallman a aussi produit des
logiciels qui sont les meilleurs du monde.
Donc il y a en plus l'attraction de la qualité.
Comme ils sont en free access, tout le monde
travaille dessus, les améliore, et
donc ils ne peuvent que devenir les meilleurs
de monde.
A terme, le produit est public. L'idée
de Stallman c'est que le produit ne coûte
rien mais que le service se paye. Stallman
est, en même temps, le consultant
le mieux payé du monde.
Il se fait payer 90 $ pour 5 minutes de
travail. Et il fait le boulot d'une équipe
sans doute de 10 personnes pendant 3 mois.
Le service ça se paye. Parce que
tu peux toujours dire à quelqu'un,
voici les source de gcc, vous investissez
en temps, en personnes, vous avez le compilateur.
Vous ne voulez pas, vous êtes paresseux,
je veux bien, mais votre paresse vous me
la payez. Stallman vend sa force de travail.
Cette philosophie est inattaquable.
Interview de Marc Ferdinand Detienne, né
en 1950 en Belgique.
Réalisée par Frédéric
Couchet pour le n°5 du journal "Clair
de lune".
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