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Le regard
du professeur
«Un demi-siècle dans les arcanes
de la politique», est le livre du
professeur et ancien conseiller royal, Abdelhadi
Boutaleb. L’auteur nous éclaire,
dans cet épisode, sur le métier
de “Conseiller du Roi”.
Hatim Betioui :
A votre retour de Washington, vous avez
été désigné
Conseiller du Roi Hassan II et vous avez
gardé ce poste jusqu’en 1978.
Pouvez-vous nous parler de cette institution
consultative de “Conseillers”
au Palais Royal marocain ?
Abdelhadi Boutaleb : Lorsque j’ai
été convoqué par Sa
Majesté le Roi pour être nommé
aux côtés des trois autres
Conseillers, Ahmed Réda Guédira,
Idriss Slaoui et Ahmed Bensouda, je ne savais
pas en quoi consistait cette nouvelle mission.
Le Roi nous a dit : “Vous serez mes
Conseillers au cabinet Royal. Je vais vous
expliquer les conditions de sélection
du conseiller et les qualités requises
pour qu’il occupe dignement cette
importante fonction. Je ne choisis un conseiller
que parmi ceux qui ont occupé de
hautes fonctions ministérielles et
y ont réussi et ceux qui bénéficient
de la formation politique d’un homme
d’Etat. Les Conseillers sont des collaborateurs
dévoués qui me sont proches
et me tiennent compagnie. Je ne les choisis
donc que parmi ceux qui me connaissent et
connaissent mes habitudes, ceux que je peux
sans gêne recevoir même dans
ma chambre à coucher, quand je suis
encore au lit. “Puis il s’est
attardé à nous expliquer les
missions qui nous attendaient.
Quand il a fini de parler, Guédira
lui a demandé : «Majesté,
sommes-nous vos Conseillers ou des Conseillers
au Cabinet Royal ?», à quoi
le Roi a répondu : «Pour moi,
c’est pareil ! » Guédira
a continué : «Non, Votre Majesté,
si nous sommes des Conseillers au Cabinet
Royal, nous ne savons pas de quoi nous allons
nous occuper, car il se trouve au Cabinet
de hauts fonctionnaires qui y accomplissent
les tâches nécessaires. Certains
parmi eux ont même rang de ministre.»
Le Roi a alors tranché et coupé
court à l’intervention de Guédira
en disant : «Je veux dire Conseiller
du Roi».
Quand il parle en privé, le Roi Hassan
II ne dit pas de lui même Sa Majesté
le Roi mais, par exemple, «Conseiller
du Roi». Je me souviens de lui avoir
un jour annoncé au téléphone
la disparition de mon ami feu Ali Kettani,
le jour du décès.
C’était un homme d’affaires
de Casablanca et j’avais avec lui
un lien familial par alliance. J’ai
dit à Sa Majesté : «J’informe
votre Majesté de son décès
parce que je sais qu’il vous était
proche et vous était très
attaché, et aussi en raison des services
qu’il a rendus au pays en tant qu’homme
d’affaires.» Il m’a répondu
: «Vous avez bien fait. » Puis
il m’a demandé : «Quand
sera-t-il inhumé?» J’ai
répondu : «Aujourd’hui,
après la prière de la mi-journée.»
Le Souverain m’a dit alors : «Je
vous enverrai le Prince Héritier
pour assister aux obsèques, faites
la prière pour le défunt dans
la Grande mosquée.» J’ai
demandé : Majesté, que voulez-vous
dire par Grande mosquée ?»
Le Roi m’a alors : «Professeur,
attendez-vous de moi de dire la mosquée
«Hassan II» ? Les mosquées
appartiennent à Dieu». C’est
ainsi que le Roi évitait de se désigner
lui-même comme « Sa Majesté
le Roi ». Dans ce cas particulier,
le Souverain a évité de dire
de l’imposante mosquée qu’il
venait de faire construire comme une merveilleuse
œuvre d’art «c’est
la mosquée Hassan II". Revenons
à la fonction de Conseiller. Le Roi,
en annonçant au Protocole Royal notre
nomination, a souligné que nous étions
les Conseillers de sa Majesté et
non des Conseillers au Cabinet Royal. Ensuite,
le dahir (décret) que chacun de nous
a reçu nous désignait comme
«Conseiller de Notre Majesté
(pour observer la coutume du makhzen).
Quels étaient
les domaines de compétence fixés
pour chacun des conseillers ?
Lorsque Sa Majesté nous a nommés
Conseillers, il a tenu avec nous une séance
de travail pour fixer les attributions de
chacun de nous et nous a dit : « Votre
mission est de suivre le travail des ministres
et d’être un trait d’union
entre moi et eux. Vous devez voir tout ce
que les ministres envoient au Cabinet Royal
avant de me le transmettre accompagné
de vos observations et de vos propositions,
à la lumière de quoi je prendrai
des décisions ». Puis le Souverain
a poursuivi : « Cela ne veut pas dire
que vous allez constituer un rideau de séparation
entre moi et les ministres. Je vous prie
de tenir une réunion entre vous et
de passer en revue les ministères
par lesquels vous êtes passés
afin que chacun de vous se spécialise
dans ceux qu’il a dirigés ».
Et c’est ainsi que Guédira
a pris en charge les ministères des
Affaires étrangères et de
l’Intérieur, Idriss Slaoui
ceux des Finances, de l’Economie,
du Commerce et de l’Industrie, Ahmed
Bensouda ceux de la Jeunesse et des Sports,
des Habous et des Affaires islamiques, et
Abdelhadi Boutaleb ceux de la Justice, de
l’Information, de l’Enseignement
et des Affaires du Parlement.
La première réunion que le
Roi a tenue en notre présence a été
celle au cours de laquelle il a reçu
de Dr Azzedine Laraki, le ministre de l’Education
nationale. Il était venu le voir
avec un programme ambitieux pour équiper
des établissements d’enseignement
de moyens technologiques modernes. J’ai
publié, au nom du Palais Royal, le
premier communiqué portant sur ce
sujet. Ainsi, j’ai commencé
à rédiger les communiqués
relatifs aux activités du Roi et,
parfois, à les lire à la radio
et à la télévision.
De même, ces communiqués ont
commencé à faire état
de l’essentiel de ce qui se disait
au cours des audiences royales et ne se
contentaient plus d’annoncer le rencontre
en citant les noms des personnes présentes.
Je dois encore préciser que le premier
Conseiller dont la mission a été
limitée à un seul secteur
est André Azoulay que sa Majesté
a nommé «Conseiller chargé
des Affaires économiques».
Le Roi a envisagé la création
d’un grade administratif avec le titre
de «Conseiller au Cabinet royal»,
mais cela ne s’est pas concrétisé.
Cependant, lorsqu’il souhaitait la
présence de ses Conseillers, il disait
au Protocole «convoquez les Conseillers
au Cabinet» pour ne pas avoir à
dire «convoquez les Conseillers de
Sa Majesté le Roi.»
Que veut dire exactement
«Conseiller du Roi» ?
La question «Que veut dire Conseiller
?» m’a été posée
une fois dans une émission de télévision.
J’avais alors répondu ceci
: « Le concept de Conseiller Royal
ne veut pas dire que le Roi a besoin de
demander au Conseiller des explications
chaque fois qu’il doit prendre une
décision ou une disposition, ou de
lui demander son avis pour n’importe
quoi ou encore de suivre son avis en toutes
circonstances. La fonction de Conseiller
a un sens linguistique et un autre technique.
Linguistiquement, il s’agit d’une
demande de conseil. Dans le sens technique,
il s’agit d’un homme d’Etat
compétent et doté d’une
expérience étendue, auquel
le Roi s’adresse, quand il veut, pour
lui confier une mission ponctuelle et telle
qu’il la conçoit lui-même.
“Cette réponse visait à
rectifier l’opinion qui prévalait
-surtout du temps du deuxième gouvernement
Ahmed Osmane- selon laquelle les quatre
Conseillers constituaient un gouvernement
conventionnel.
Les ministres venaient au bureau du Conseiller
en charge de leur département pour
discuter avec lui, sans s’adresser
directement au Roi, mais rien ne les empêchait
d’entrer en contact avec lui. Le Roi
présentait des sujets à discuter
avec les Conseillers, puis il écoutait
l’avis de chacun. Tantôt, il
adoptait l’avis de l’un d’eux,
et tantôt il conciliait entre différents
avis, comme il lui arrivait aussi de prendre
une décision sans rapport avec les
avis émis par les Conseillers. C’est
pourquoi nous disions, nous les quatre Conseillers,
que nous n’exercions pas le pouvoir;
nous n’avions pas le pouvoir décisionnel
dont jouissaient les ministres qui, eux,
signaient les décisions ou paraphaient
les décrets. Nous étions aux
côtés de la plus haute autorité
de l’Etat. Comme disait Idriss M’hamdi,
que Dieu ait son âme : “Je préfère
être Directeur du Cabinet Royal pour
parler à l’oreille du pouvoir”.
On dit dans le
monde arabe que “le conseiller n’est
consulté, et quand il est consulté
il n’est pas tenu compte de son avis”.
Dans quelle mesure cela s’applique-t-il
à votre expérience avec le
roi Hassan II ?
Cette règle, quelque peu relativisée,
serait applicable aux conseillers du Roi.
Dire que les conseillers ne sont pas consultés
n’est pas vrai, et dire que quand
il sont consultés leurs avis ne sont
pas pris en considération n’est
pas vrai non plus.
En fait, le roi tenait quelques fois compte
de leurs avis, mais il ne les consultait
pas systématiquement et ne retenait
pas toujours leurs avis. Ce qui est différent
de la règle, ou affirmation, dont
vous avez parlé. Ces assertions valent
peut-être pour les régimes
politiques et dictatiriaux, encore que de
tels régimes ne s’entournent
pas de Conseillers.
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