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Celui qui
fait parler les morts
Le professeur Saïd Louahlia, 46 ans,
médecin-chef du service de médecine
légale au CHU Ibn Rochd à
Casablanca est le premier «fouilleur
de cadavres au Maroc». Intrusion dans
le quotidien, façonné de corps
inertes, du plus réputé médecin
légiste au Maroc.
Il fouille les cadavres dans un premier
temps et lit les polars ensuite. Il est
grand et fort, chauve aussi. En dépit
de tempes grisonnantes et d’une moustache
touffue. Toujours souriant, on ne croirait
pas de prime abord que l’homme exerce
un métier lugubre. Saïd Louahlia
est vivant. Il court à gauche et
à droite, au nord du Maroc comme
au sud. Il va aux scènes de crime,
aux cimetières, aux salles d’autopsie.
L’objectif est toujours le même
: les cadavres. C’est lui, le professeur
Saïd Louahlia, 46 ans, médecin-chef
du service médico-légal Ibn
Rochd, à Casablanca. Quand il met
sa casaque et son calot verts, sa bavette
et ses gants blancs, l’homme se compose
un autre visage. Son regard devient perçant
et fixe le cadavre comme s’il s’apprête
à le dévorer. Il le fouille
minutieusement, examine sa peau, ses sourcils,
ses dents, fouine dans les boyaux, le crâne
et va jusqu’au cerveau. Lorsqu’on
lui demande le nombre des cadavres qu’il
a examinés, il lance un «ouf»
non pas de soulagement, mais exprimant un
chiffre qui dépasse l’imagination.
«Entre 600 et 800 cadavres par an»
confie-t-il sur le ton de cette modestie
qui vient de l’exercice quotidien.
Il ne cesse de divulguer son attachement
aux cadavres. Non pas pour eux-mêmes.
«Le cadavre n’a pas d’importance
en soi», affirme-t-il. Son importance
relève des services qu’il rende
à la justice et aux droits humains
et des preuves qu’ils présentent
et qui sont censés culpabiliser ou
innocenter un mis en cause.
Comment est-il arrivé la première
fois à ce “parent pauvre de
la médecine“ comme l’appellent
les médecins ? Quand il se remémore
ses premiers cadavres auscultés,
l’intéressé semble parler
d’hier. C’était en 1984,
alors médecin interne, en stage au
service de réanimation à l’hôpital
Ibn Rochd à Casablanca, que date
son premier face à face avec la mort.
Il veillait sur les malades et traitait
les patients, faisait un grand effort pour
qu’ils restent en vie. Et pourtant,
ils passaient à trépas. C’est
impossible, pensait-il. Pourquoi meurent-t-ils
après tous les soins ? Une question
génère une autre jusqu’à
arriver à l’interrogation-clé
: quelles sont les causes de la mort ? Mais
la réponse est difficile. L’homme
de science ne recourt qu’à
la science. Le Professeur Louahlia commence
à effectuer une biopsie post-mortem
sur les cadavres. Autrement dit, il fait
des prélèvements sur les cadavres.
«Je prélève une partie
du rein ou du foie pour faire des analyses
au laboratoire de pathologie», affirme-t-il.
Seulement, il n’arrive pas à
avoir une réponse exacte à
son interrogation existentielle.
Peu à peu, il a pris goût au
colloque muet avec les corps inertes. Il
a décidé de faire une spécialité
en pathologie en France qui permet au médecin
d’examiner le tissu du corps humain
au microscope. «Elle est la base de
la médecine légale…C’est
une belle spécialité qui ouvre
des horizons et qui permet de comprendre
la mort et ses causes grâce au microscope»
dit-il. Quatre ans plus tard, il est revenu
à la mère- patrie, avec un
diplôme en main. Commence alors une
aventure. «Aventure, explique-t-il,
car c’est comme si on jetait quelqu’un
au milieu du désert et qu’on
lui demande de trouver son chemin».
Il n’y avait pas d’organisation
et pas de texte et encore moins d’infrastructure
pour la médecine légale.
En 1991, Pr. Louahlia prend les choses en
main. À l’université,
il met en place une stratégie d’attaque
fondée sur trois bases : la formation,
la sensibilisation et la médiatisation.
À l’hôpital, il fonde
un service médico-légal. À
l’Institut national d’études
judiciaire à Rabat et à l’Académie
royale de police à Kénitra,
il commence à enseigner la médecine
légale aux magistrats, aux officiers
et inspecteurs de police. «Implanter
une culture médico-légale
qui n’existait pas au Maroc»,
était sa grande préoccupation.
Entre temps, il a suivi des formations au
FBI aux Etats-Unis, a accumulé une
dizaine de certificats et diplômes,
a participé à plusieurs congrès
et conférences au Maroc et ailleurs,
a organisé, en novembre 1996 à
Casablanca, les 12e Journées internationales
méditerranéennes de médecine
légale et le 1er congrès de
l’Académie méditerranéenne
des sciences légales en octobre 2003
à Marrakech…etc.
Vendredi 16 mai est une date marquante pour
tous les Marocains. Un homme a été
plus actif que les autres : Pr. Louahlia.
Dès les premières heures des
attentats qui ont secoué Casablanca,
il était à la salle d’autopsie,
accueillant les cadavres par dizaines, les
examinant un par un afin d’arriver
avec son équipe à identifier
les victimes et les kamikazes. «Le
16 mai n’était pas pénible
comme travail et comme gestion…Je
n’ai pas eu de problème avec
mon équipe». En revanche, il
a été gêné par
l’absence de moyens de travail. «Nous
pouvions faire mieux». Certes, au
cours de ce vendredi sanglant à Casablanca,
le Pr. Louahlia a laissé de côté
son habitude quotidienne : la lecture. Chaque
soir, cet ami de feu Mohamed Zefzaf et d’autres
écrivains marocains ne ferme pas
les yeux sans avoir lu une partie d’un
recueil de poèmes, d’une nouvelle
ou d’un roman, surtout les polars.
Il est passionné de la lecture depuis
son adolescence. Il a dévoré
les romans en arabe de Najib Mahfouz, Abbès
Mahmoud Al Âkkad, Mustapha Lotfi Manfalouti,
des nouvelles de Youssef Idriss, de Mohamed
Zefzaf, Mohamed Choukri, Miloudi Hamdouchi,
des poésies arabes classiques. «Depuis
une dizaine d’années, j’ai
tendance à ne lire que les romans
policiers anglo-saxons». Pr. Louahlia
ne ménage aucun effort pour ne pas
abandonner son habitude quotidienne, car
pour lui, «la littérature est
indissociable de la science».
Par : Abderrafii ALOUMLIKI
Fiche métier
du Médecin
légiste
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