|
Photographes,
passionnés jusqu’au bout
Ils ont fait de la photographie leur métier,
mais aussi leur passion. Certains nostalgiques
de l’époque du noir et blanc
gardent précieusement les bonnes
vieilles techniques.
Une poignée de graines de maïs
dans le creux de la main. Lahcen Amghar
lance quelques unes tout autour de lui pour
attirer les pigeons. Ici, sur la place Mohammed
V de Casablanca, devant la grande fontaine,
tous les photographes ont appris cette petite
astuce pour captiver les regards de leurs
éventuels clients. La place est célèbre
pour ses pigeons et c’est pourquoi,
ceux qui visitent pour la première
fois Casablanca y font nécessairement
une escale. Mais pour immortaliser quelques
souvenirs, il n’y a pas mieux que
de se faire prendre en photo. Gilet, appareil-photo
autour du cou, un gros sac accroché
à l’épaule, sans oublier
la casquette pour se protéger du
soleil. Ils ont tous le même uniforme
et scrutent à longueur de journée
les clients. Une petite fille accompagnée
par son père s’approche de
Lahcen qui lui offre du maïs qu’elle
se fait un plaisir de lancer aux pigeons.
Le papa, lui, la regarde faire avec un grand
sourire et c’est là où
Lahcen l’interpelle pour lui proposer
ses services : «Monsieur, voulez-vous
une photo ? Votre fille et vous devant cette
belle fontaine et avec tous ces pigeons,
la photo sera extraordinaire ! Je vous le
promets». Le futur client semble réfléchir,
alors le photographe essaie de le convaincre
en lui montrant quelques photos dans un
album. Le client prend le temps de les scruter
avant de lancer «Et c’est combien
votre tarif ?». Question légitime
que redoutent ces photographes ambulants,
parce que la réponse provoque parfois
la réticence des clients. «Alors
! Pour une photo de grand format, 15x21,
le prix est de 20DH. Et pour celle qui est
un peu plus petite (10x15), elle ne coûte
que 10DH. C’est un bon prix par rapport
à cette qualité, monsieur»,
ajoute Lahcen. Quelques minutes, ensuite,
le client sourit et cela est un bon signe.
Ce sera donc un « OK « pour
le photographe qui ne se presse pas, tout
de même, d’appuyer sur le clic
de son appareil. Il ne faut pas oublier
que la photo n’est pas un simple gagne-pain
pour ces hommes. Elle est avant tout un
art et à chaque discipline ses principes.
Lahcen prend le temps qu’il faut pour
ne pas rater sa photo. Il scrute le ciel
et se met derrière les rayons du
soleil. Il place le papa et sa fille devant
la fontaine et demande à la petite
de lancer du maïs. C’est que
Lahcen imagine déjà dans sa
tête à quoi ressemblerait cette
photo. Le plus important dans cette dernière
est qu’elle fasse ressortir le sentiment
de joie de la petite fille avec tout autour
d’elle les pigeons qui volent et d’autres
qui picorent. Alors, oui, il faut changer
de position et même l’angle
de la prise de vue avant de demander aux
clients de s’immobiliser afin qu’il
n’y ait pas de flou. Pour Lahcen,
l’objectif de son appareil est un
monde pour lequel il faut avoir de la patience
et du talent.
Un clic et, voilà un moment de l’histoire
de ses clients gravé à jamais.
«Demain matin, venez récupérer
votre photo. Je vous assure que vous ne
le regretterez pas !», rassure-t-il
son client d’avance. Un petit reçu
et le rendez-vous est pris. Un métier
comme celui-là, vous l’aurez
compris, est avant tout une passion. Et
Lahcen vous le confirmera : «C’est
difficile de passer toute une journée,
assis en plein air à attendre des
clients. Si je n’aimais pas la photographie,
je ne l’aurais jamais supporté».
Ce métier, cela fait, une vingtaine
d’années que Lahcen l’exerce
et certains le font depuis bien plus que
cela. Abderrahim Mimoun, qui représente
l’ensemble de ces photographes ambulants
de Casablanca, en fait partie. On vous dira
de lui qu’il est une encyclopédie
vivante de la photographie. Pour toute consultation,
il est donc le professionnel le plus recommandé
par ses camarades.
Abderrahim pourrait vous parler très
longuement de l’évolution qu’a
connue la photographie auprès des
Marocains, car il a sillonné pas
mal de villes pour exercer son métier.
A travers toute son expérience, il
en sort avec un regret pour la disparition
progressive de la photo en noir et blanc.
Qui de nous ne garde pas précieusement
des photos de ce type dans un album qu’il
a pris le soin de ranger là où
il sera toujours en sécurité
? De bons vieux souvenirs où les
visages semblaient tous parfaits et où
l’on prenait soin, dans les studios,
de bien arranger la décoration pour
créer le rêve. «Ah !
Ne me rappelez-pas cela ! C’était
la bonne vieille époque où
on donnait encore aux blanc et noir l’importance
qu’ils méritaient et méritent
toujours, d’ailleurs», confie
Abderrahim en poussant un soupir.
Eh oui, sa nostalgie pour la photo sans
couleur ne le quitte jamais. Selon lui,
peu de photographes en font toujours : «Dans
tout Casablanca, je pense qu’ils ne
sont que 6 photographes de l’ancienne
époque à sauvegarder cet art.
Nous n’avons, malheureusement, jamais
pensé à créer une association
pour préserver la photo en noir et
blanc qui se perd maintenant». Question
de rester fidèle aux anciens et faire
perdurer une passion de longue date, Abderrahim
propose encore des photos en blanc et noir
et en produit même chez lui. Cela
lui demande du temps et de l’investissement,
mais il essaie de tenir le coup, car les
clients pour ces photos sans couleurs sont
en croissance. «On demande de plus
en plus des photos en noir et blanc. C’est
vrai que la fréquence moyenne est
de deux à trois fois par mois, tout
au plus, mais l’essentiel, c’est
qu’il y a de la sensibilité
pour cette technique», déclare-t-il.
Les clients qui font, donc, le choix de
prendre une photo en noir et blanc sont
un peu plus que nostalgiques. Ils sont plutôt,
comme les appelle Abderrahim, «des
dégustateurs de photos». Alors
oui, il faut avoir du goût pour tout
et pour cet art tout particulièrement.
Abderrahim donne libre cours à son
«goût» et fait naître,
au moyen de vieux appareils qu’il
garde, des photos comme à l’ancienne.
«On commence par le régulateur
et, ensuite, on passe au fixateur. Ce sont
les deux parties essentielles pour obtenir
une bonne photo en noir et blanc»,
dit-il. De la concentration s’ajoute
sur la passion du professionnel et il ne
reste plus qu’à attendre la
photo. Il arrive aussi pour ce type de photo
que le client demande à ce qu’on
camoufle quelques petits détails.
Dans ce cas, il faut apporter des retouches
dès que la photo est prête.
Une plaque et un crayon, puis, encore un
peu de temps pour que le photographe passe
à l’épuration du résultat
dans la chambre noire. La photo qui en sort
est une merveille. Alors comprenez pourquoi
c’est un peu plus cher par rapport
aux photos en couleurs. Pour une photo noir
et blanc de 15x21, il vous faudra 40DH et
pour celle de 10x15, 25DH. «C’est
vrai qu’en ce moment, il y a aussi
des appareils numériques qui produisent
des photos en noir et blanc. Mais, croyez-moi,
cela n’a rien à voir avec toutes
les techniques que cela demande à
un photographe», tient à faire
remarquer Abderrahim. Les amateurs du blanc
et noir ont bien saisi le message.
Par : Leïla Hallaoui
|