|
Le métier
de sculpteur au Maroc
Ikram Kabbaj est l’un des rares artistes
au Maroc à exercer la sculpture.
Elle est connue pour avoir initié
un symposium international de sculpture
qui dote d’œuvres d’art,
chaque année, des espaces publics.
Elle parle des particularités d’une
expression artistique qu’il est très
difficile d’exercer au Maroc.
ALM : Pourquoi
le choix de la sculpture comme mode d’expression
?
Ikram Kabbaj : Sans doute que mes études
académiques m’ont menée
naturellement à la sculpture. Le
curieux, c’est que l’on m’a
toujours déconseillée de faire
de la sculpture, en m’expliquant que
je ne pourrais pas gagner ma vie, au Maroc,
avec ce métier. Sans doute que par
défi, j’ai voulu faire un métier
dont on me désignait seulement les
inconvénients. J’ai voulu me
battre pour montrer que l’on peut
être femme, artiste et sculpteur au
Maroc. Toutefois, chercher à comprendre
pourquoi je suis devenue sculpteur ne signifie
pas pour autant que je peux expliquer avec
des arguments logiques l’art que j’ai
choisi ou qui m’a peut-être
choisie. Pourquoi devient-on peintre, photographe,
dessinateur ou journaliste ? Sans doute,
parce que l’on ne sait pas faire autre
chose.
Les peintres quand
ils se réfèrent à la
jeune histoire de l’art au Maroc citent
toujours un ou deux noms. En ce qui concerne
un sculpteur, il est très difficile
de se réclamer d’un nom. Qu’en
pensez-vous ?
Je n’ai aucune référence
! Je suis incapable de citer le nom d’un
seul sculpteur. Mais je ne considère
pas cela comme un handicap, parce que le
terrain est vierge et tout reste à
construire. Et quand vous avancez sans être
ligoté par des références
historiques, vous bénéficiez
aussi d’une liberté totale
de faire totale. Le tout est de savoir jusqu’où
peut entraîner cette liberté
sans dénaturer l’art que l’on
pratique. D’ailleurs, ce que je dis
là n’est pas propre à
la sculpture. Je pense que l’on ne
peut pas parler d’histoire de l’art
au Maroc, parce que cette histoire n’a
pas plus de cinquante ans. Tout reste donc
à faire. Et il ne faut pas oublier
que c’est un atout!
Est-ce que vous
faites de la sculpture marocaine ? Etes-vous
préoccupée par la nationalité
de votre art ?
Non ! Je suis Marocaine, je n’ai pas
de problème avec mon identité
et ma culture. Mais mon travail a très
peu à voir avec ma nationalité.
Quand on fait appel à moi pour exposer
à l’étranger, on ne
cherche pas la marocanité de mes
œuvres, mais leur qualité artistique.
Une œuvre valable, quelle que soit
la patrie de son auteur, se joue des frontières.
Et vous savez, les expositions organisées
par les ambassades sont si officielles qu’elles
portent une étiquette qui les discrédite
auprès des consommateurs étrangers.
Les professionnels les négligent.
Le propre de l’art est de ne pas marcher
au pas ! L’embrigader sous un drapeau
ou quelque autre autorité, c’est
le priver d’indépendance et
de souffle de création. Au lieu de
présenter des tableaux qui ressemblent
à des tapis berbères, on ferait
mieux d’exposer les tapis en question
et les bijoux qui se défendent bien
mieux comme des pièces de notre patrimoine.
Vous êtes
aussi connue pour être l’initiatrice
de symposiums de sculpture qui ont déjà
doté quatre villes d’œuvres
d’art. Comment est née l’idée
du symposium ?
Les symposiums de sculptures existent dans
le monde depuis les années 40. Ils
sont l’initiative de quelques sculpteurs
qui invitent des confrères pour dresser
des œuvres dans la ville hôte.
J’ai été invitée
dans plusieurs pays où l’on
organise des symposiums. Les confrères
m’ont encouragée à en
initier un au Maroc. J’ai accepté
le pari ! Et grâce à quelques
personnes qui ont cru aux premières
éditions, les espaces publics de
Tanger, Fès, El Jadida et Essaouira
sont dotés d’œuvres sculpturales.
Dans chaque ville où je laisse des
sculptures contemporaines, je sens que j’ai
une famille.
Vous définissez
souvent votre démarche comme étant
contemporaine, alors que vous ingérez
dans les sculptures un seul matériau
: la pierre. Qu’en pensez-vous ?
Il ne faut pas oublier que j’ai beaucoup
travaillé le métal, la fibre
de verre et le polyester. Je n’ai
pas d’attachement exclusif pour la
pierre ! Ceci dit, pour des sculptures qui
dotent les espaces publics d’œuvres
d’art, il faut garder à l’esprit
que ce sont des sculptures appelées
à durer et à résister
aux intempéries. La pierre résiste
au temps ! D’ailleurs, il existe une
grande variété de pierre,
de granit et de marbre au Maroc. Je ne peux
pas faire des choses éphémères.
Je suis également obligée
de tenir compte de l’environnement
dans lequel les œuvres sont dressées.
Au Maroc, nous n’avons pas les moyens
d’entretenir des œuvres fragiles.
Et puis, j’ai la préoccupation
de l’Histoire. Je suis fière
de savoir que dans deux ou trois siècles,
des enfants pourront jouer à côté
de ces sculptures. On ne peut tout de même
pas laisser aux générations
futures rien que des photos des œuvres,
et non pas les véritables œuvres
en question.
Vous ne craignez
pas que votre passion pour le symposium
ne finisse par reléguer au second
plan votre carrière d’artiste
? Cela fait bien longtemps que vous n’avez
pas exposé ?
Je vais m’isoler en vue de préparer
une expo. Je suis déterminée
à exposer cette année. Ça
devient urgent ! Parce que les gens ont
effectivement tendance à oublier
mon côté artiste-sculpteur.
Alors que si je m’investis dans ce
symposium, c’est parce que je suis
sculpteur avant tout !
Est-ce qu’il
y a un marché de la sculpture au
Maroc ? Réussissez-vous à
vendre vos œuvres ?
Le marché de la sculpture est presque
inexistant ! Les gens qui achètent
de la sculpture doivent avoir de l’espace.
Et pour vendre, il faut avoir la vocation.
C’est un tempérament ! Certains
artistes arrivent à vendre parce
qu’ils sont affairistes, d’autres
parce qu’ils sont mondains. Les gens
ne viendront jamais frapper à votre
porte pour acheter vos œuvres, vous
devez allez les courtiser pendant des soirées,
en organiser d’autres. C’est
trop d’énergie ! Mon énergie,
je préfère la consacrer à
mon travail et rester à l’écart.
Et puis, il y a la dignité. J’y
tiens beaucoup. Le rôle d’une
galerie est de vendre les œuvres d’un
artiste. Je trouve tout à fait normal
qu’un artiste partage le fruit de
son travail avec des personnes dont le métier
est de vendre ses œuvres. Malheureusement,
il n’en existe pas beaucoup. Les institutions
publiques et privées, qui peuvent
aider les sculpteurs par une politique d’acquisition
soutenue, n’achètent pas assez.
Je vais avoir honte de le dire, mais en
quinze ans de métier, j’ai
vendu seulement cinq œuvres !
Par : Aziz DAKI
Fiche métier du Sculpteur
|