Rencontre, un soir sur le pont
Bir Hakeim, avec Laurent Daillant,
directeur de photographie renommé.
Ce dernier travaille actuellement
sur le tournage de L’enfer,
réalisé par Danis
Tanovic et a bien voulu nous
parler de son travail et de
son approche du tournage.
Le lieu même était
propice à un échange
à propos de l’expérience
cinématographique étant
donné qu’il a déjà
été choisi par
de grands cinéastes,
et que de grands chefs opérateurs
y ont travaillé. Il a
lui-même cité Le
dernier tango à Paris
de Bertolucci et ainsi évoqué
le travail de Vittorio Storaro.
Mais le pont Bir Hakeim est
aussi un lieu qui lui est familier
(il y a tourné une scène
d’Aram de Robert Kechichian).
Ainsi, comme il l’a déclaré
cet endroit de Paris n’est
pas anodin ; « C’est
un endroit de cinéma.
»
Objectif
Cinéma : Qu’en
est-il du rapport entre
les réalisateurs
de la jeune génération
et les chefs opérateurs
?
Laurent Daillant : En France
la position du chef opérateur
est parfois un peu étrange.
Il y a des producteurs qui
vont demander à un
jeune metteur en scène,
dont c’est le premier
film, de prendre un chef
opérateur d’expérience
qui puisse le guider. En
même temps, il y en
a d’autres qui trouvent
que les chefs opérateurs
ont trop de pouvoir ou trop
d’expérience.
Selon les
films qu’on tourne, il
peut y avoir des vrais soucis
de compréhension quant
à notre travail. Cette
situation contradictoire a amené
tout récemment l’AFC
(l’association des chefs
opérateurs en France)
à redéfinir une
charte de ce qu’est le
travail d’un directeur
photo sur un film. C’est
lui qui doit être le garant
de l’image et de la cinématographie
d’un film.
Il y a deux sortes de tournage,
ceux où le réalisateur
laisse au chef opérateur
le soin de garantir l’image
et sa mise en place et ceux
dans lesquels le réalisateur
se sent responsable de l’image.
C’est un vaste sujet et
il existe bien des histoires
sur les duos de réalisateurs
et de chefs opérateurs.
Je me souviens pendant le tournage
de Didier, un matin Alain Chabat
m’appelle : « J’ai
la tête dans le sot, commence
sans moi ! » Lorsqu’il
arrive : « C’est
un plan de chef opérateur.
On va pas faire comme ça.
»
Objectif Cinéma : Pourquoi
de plus en plus de films français
donne une impression de téléfilm
?
Laurent Daillant : Bien souvent,
quant on a une envie cinématographique,
on se trouve à faire
des images qui sont édulcorées.
On nous met une certaine pression
: « attention ! Est-ce
qu’on voit bien les acteurs
? » C’est une comédie,
c’est un film dramatique,
il faut pas l’éclairer
pareil... La conséquence,
c’est que beaucoup de
films ressemblent à des
téléfilms étant
donné qu’il n’y
a pas une vraie volonté
d’image.
Mais heureusement on a encore
des surprises. Par exemple,
là je suis en train de
faire le film de Danis Tanovic
L’enfer, inspiré
d’une idée de Kieslowski.
J’ai à faire à
un metteur en scène qui
va, avec l’image, beaucoup
plus loin que beaucoup d’autres,
en me poussant à faire
des choses qu’on s’interdit
habituellement. Il a presque
un regard de directeur photo
sur ma lumière et c’est
très agréable,
surtout venant d’un jeune
réalisateur.
J’ai le souvenir d’une
scène avec Marie Gillain
où, pendant une minute,
on ne la voit pas du tout car
elle est dans le giron de sa
copine. Mais, lorsqu’elle
se redresse et qu’on la
découvre, c’est
un moment de comédie
et de cinéma magnifique.
Si le plan avait été
éclairé un peu
à plat, la scène
aurait eut beaucoup moins de
force !
Disciple de Nestor Almendros
et de Pierre Lhomme, Eduardo
Serra, l'un des meilleurs chefs-opérateurs
actuels, a débuté
dans les années 80 dans
des comédies réalisées
avec l'équipe du Splendid.
Il gardera de cette époque
une forte complicité
avec Patrice Leconte (ils ont
travaillé ensemble sur
six longs métrages dont
le dernier, la veuve de St Pierre
est sortis en avril 2000). Outre
ses collaborations récentes
avec Claude Chabrol (rien ne
va plus et au coeur du mensonge),
il poursuit une carrière
internationale (Jude de Michael
Winterbottom, Funny Bones de
Peter Chelsom, Au-delà
de nos rêves de Vincent
Ward et Unbreakable de M. Night
Shyamalan ...).
Objectif
Cinéma : Parmi les
comédies que vous
avez réalisées,
Marche à l'ombre
affichait une esthétique
particulière...
Eduardo Serra : Normalement,
la comédie n'est
pas très intéressante
photographiquement parce
que la lumière n'y
est pas un élément
de la construction du récit,
alors que sur un film policier
par exemple, la lumière
est presque plus importante
que l'histoire. Sur une
comédie c'est l'action
et non la lumière
qui peut faire rire. On
tend donc à une lumière
plate, uniforme juste pour
voir ce qui se passe. C'est
pour ça que la comédie
est mal vue, et n'a pas
beaucoup de prestige côté
photo. Mais dans Marche
à l'ombre, on a pris
le contre-pied des techniques
photographiques de la comédie.
C'était plutôt
des clairs-obscurs, Michel
Blanc avait souhaité
tourner avec des focales
très longues et les
décors ont été
choisis en fonction. Mais
personne ne l'a remarqué...
Objectif
Cinéma : Marche à
l'ombre était plus ambitieux
sur le plan visuel que Grosse
Fatigue ...
Eduardo Serra : Oui. Il y avait
un net recul sur ce plan avec
Grosse fatigue, même si
j'ai essayé de jouer
sur les parties réalité
et cauchemar, en utilisant notamment
des pellicules différentes.
Michel n'avait plus envie de
recommencer quelque chose d'aussi
marqué photographiquement.
Le sujet s'y prêtait moins,
c'était moins extrême.
Même s'il y avait des
parti-pris, ils ne tranchaient
pas radicalement avec une lumière
normale.
Objectif
Cinéma : Gardez-vous
de votre enfance le souvenir
de chocs visuels particuliers
?
Eduardo Serra : Je n'ai qu'un
souvenir magique, celui de mes
premiers émois de spectateur
de cinéma. C'était
à Lisbonne, j'avais trois
ou quatre ans, et j'allais dans
une très belle salle
de cinéma-théâtre
à l'italienne avec un
balcon, du velours rouge sur
les fauteuils, des dorures,
plusieurs étages, corbeille,
balcon, etc. Tous les jeudis
matins, il y avait un film pour
les enfants. Dans cette salle,
ils avaient rajouté des
petites lampes blanches sur
les balcons. Il y avait ce moment
magique où le grand lustre
s'éteignait, puis restaient
alors les lampes blanches qui
brillaient avant de s'éteindre
à leur tour. Enfin les
petites lampes bleues dans l'obscurité
qui s'éteignaient enfin
avant la projection du film,
le tout dans des hurlements
d'enfants. C'est le seul souvenir
significatif qui me revient
en mémoire. Quand j'étais
jeune, j'étais davantage
tenté par la réalisation,
puis j'ai eu de la chance d'être
admis à l'école
Lumière puis d'avoir
eu des opportunités dans
la branche image. Je sais maintenant
que cela aurait été
pour moi une absurdité
de rentrer dans la branche mise
en scène car déjà
l'assistanat à la mise
en scène comporte énormément
de choses qui ne conviennent
pas du tout à ce que
je suis ; je n'aurais jamais
pu le faire bien, je n'aurais
jamais pu vendre une idée,
un scénario, vendre le
film au public, toutes ces choses
qui sont vraiment aux antipodes
de ma personne. J'ai eu de la
chance que les circonstances
me poussent vers un domaine
où je suis assez heureux.
Entretien
réalisé par
Bernard PAYEN. Suite de
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