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Emmanuel Lopez
Le rivage des mythes
Le XXIe siècle
n’est pas toujours en perte de repères.
Parce que certaines missions relèvent
encore d’un idéal, parce
que le sens du service public consiste
parfois à préserver le fruit
de la création divine, le directeur
du Conservatoire de l’espace littoral
poursuit un objectif souvent philosophique
: la coexistence de l’homme et de
la nature.
Cette semaine, Le nouvel Economiste révèle
un tempérament à "
L’Hôtel ", rue des Beaux-Arts,
Paris VIe. Rencontre avec l’enfant
d’un protectorat, en exil, devenu
le protecteur d’un espace national
en péril.
Par Gaël
Tchakaloff
Un homme, une mer, deux rives. Parce qu’il
est né au creux des tumultes méditerranéens,
Emmanuel ne peut ignorer ni les côtes,
ni les hommes qui les peuplent. Guidé
par une recherche spirituelle et identitaire,
amoureux des lieux soumis aux forces naturelles,
sensibilisé aux problématiques
d’urbanisme et d’environnement,
il sait que la question de l’équilibre
entre l’homme et la nature ne se
résout pas dans le simple abandon
de la domination de l’un sur l’autre.
Au contraire. Il croit à l’interaction,
aux mouvements réciproques, à
la coexistence évolutive pour aboutir
à la restauration environnementale
éclatante. L’homme peut contribuer
à l’aménagement de
l’espace naturel et la nature aide
l’homme à se retrouver. Dans
un monde où s’entrechoquent
l’urbanisation intensive et la conscience
de protection de l’environnement,
le glissement migratoire vers les côtes
s’accentue et le rôle du Conservatoire
de l’espace littoral devient crucial.
Dans les communes littorales françaises,
la densité de la population est
deux fois et demie supérieure à
la moyenne nationale. Et 12 % des logements
neufs construits entre 1990 et 2003 l'ont
été dans ces communes, alors
qu'elles ne représentent que 4
% du territoire. " Tout le monde
voudrait protéger le littoral mais
chacun rêve d’une maison sur
la dune. Y compris moi-même ",
conclut Emmanuel.
L’Etranger
Etranger, il l’a toujours été.
Et il l’est resté. Physiquement,
cérébralement et spirituellement,
il est d’ailleurs. Différent
dans l’inné et dans l’acquis,
dans son histoire et dans ses choix de
vie. Son ailleurs le plus évident
se situe de l’autre côté
de la Méditerranée. L’Algérie,
où il est né. Le Maroc,
où il a grandi. " Je suis
un Français d’origine espagnole
né en Afrique du Nord ", résume-t-il.
Il n’avait que 40 jours et sa mère
16 ans quand ils ont quitté l’Oranie
pour Rabat, puis Casablanca. Parce que
son père a donné un coup
de poing au fils du caïd local, sensible
à la beauté de sa femme,
la famille s’exile une première
fois. Le père, policier, est le
personnage iconoclaste et central de la
famille. Celui contre lequel Emmanuel
va se rebeller, gratuitement. Parce qu’il
n’assume pas le non-conformisme
de cet homme, intuitif mais avant-gardiste,
marqué par la guerre, dans la marine
française puis anglaise et américaine.
Il ne lit pas, n’écoute personne,
aime les meubles modernes et le cinéma
d’outre-Atlantique, adore Pierre
Mendès-France et abhorre le communisme.
Emmanuel rêve d’un père
conventionnel, qui ressemble à
ceux de ses amis. Longtemps, il s’oppose
à lui, mais il l’accepte
sur le tard : " J’ai eu le
temps de lui faire comprendre que je l’aimais
avant qu’il ne meure. " Car,
à Casablanca, Emmanuel ne songe
qu’aux livres, aux murs noirs, aux
clochers d’églises, aux vaches,
aux prés et aux montagnes. Toutes
ses images d’une France " Madone
", qu’il voit défiler
à l’école. Son autre
rêve demeure plus intime : il veut
devenir prêtre. " La religion
est la chose la plus importante de ma
vie. Tout le reste en découle.
" Depuis l’enfance, il prend
le catéchisme au sérieux,
alors que sa famille n’est pas particulièrement
pratiquante. Il passe beaucoup de temps
à prier. Il est habité par
la foi. Et par la liberté qu’elle
lui procure : " La liberté
est une valeur essentielle. Je suis chrétien
pour cela. Dans la vision chrétienne,
Dieu laisse l’homme libre de faire
le meilleur ou le pire, le bien ou le
mal. " A 13 ans, il décide
néanmoins de renoncer à
son destin : " Je n’aurais
pas pu vivre le célibat ",
indique-t-il pudiquement. En 1959, sa
famille quitte le Maroc pour la France.
Nice, Nancy, puis Paris. Emmanuel découvre
son paradis. La culture qu’il désire,
l’éducation des images d’Epinal,
les immeubles anciens. La France devient
son identité et son exotisme. Et
le déclencheur de ses passions
: l’histoire et l’architecture.
Entré à Sciences Po, quelques
années plus tard, il paie pourtant
sa différence. Loin de la jeune
bourgeoisie qui l’entoure, il ne
parvient pas à s’intégrer
et quitte l’institut d’études
politiques au bout du premier semestre.
Car Emmanuel est sensible et écorché.
Sans les autres, il dépérit.
Noces
Se marier. Se souvenir de son histoire.
Raté. Il l’a rencontrée
à Casablanca. Avec elle, il pensait
retrouver la magnificence solaire de sa
terre natale. Mais son premier mariage
se solde par un divorce. Sa douleur, affective
et chrétienne, reste encore latente,
en dépit d’un second mariage
heureux : " A une période
de ma vie, j’ai payé le prix
du conformisme. Désormais, je m’en
suis libéré. " Ses
noces sont aussi celles qu’il célèbre
avec les lieux et la nature. Peu à
peu, il se rapproche de l’environnement,
presque inconsciemment. Après des
études de droit et un troisième
cycle d’urbanisme, il entre à
l’Institut d’aménagement
et d’urbanisme de la région
parisienne. Deux ans d’études
approfondies, alors qu’Emmanuel
rêve d’action. Lorsqu’il
apprend que la Datar cherche des jeunes
chargés de mission pour accompagner
les maires dans les contrats de villes
moyennes, il se précipite. Envoyé
à Rochefort, il tombe amoureux
de la cité. La mer, le bleu délavé
de l’Atlantique, les maisons blanches
et la Corderie Royale… dans laquelle
il a aujourd’hui ses bureaux. Peu
à peu, Emmanuel construit son chemin,
porté par son enthousiasme, sa
fraîcheur et parfois par son utopie.
Car son idéal ne correspond pas
toujours à la réalité
du terrain. Sa plus grande déception
demeure politique. Responsable de l’urbanisme
à Rochefort en tant qu’élu,
il quitte pourtant le parti socialiste
en 1984 : " Pour moi, la gauche incarnait
le mouvement et l’intelligence.
En 1984, j’ai eu le sentiment d’adhérer
à la SFIO. Je ne voterai plus à
gauche car j’ai l’impression
de m’être abusé moi-même.
La gauche française n’a jamais
analysé son aveuglement, y compris
après la chute du mur de Berlin.
" Il a donc trouvé un autre
cheval de bataille : en 1975, à
la suite du rapport de Michel Piquard
sur la situation du littoral français,
Jérôme Monod, qui dirige
à l’époque la Datar,
crée le Conservatoire du littoral.
Sur le modèle du National Trust
anglais, l’Etablissement public
est chargé de retirer du marché
foncier les espaces naturels littoraux
qui doivent être préservés.
Pierre Raynaud, ancien conférencier
d’Emmanuel a Sciences Po, dirige
l’établissement décentralisé
à Rochefort. Il le recrute immédiatement.
Les Justes
Une révélation. Trente ans
d’histoire d’amour entre Emmanuel
et le Conservatoire. Il s’est seulement
autorisé une parenthèse
de dix ans à la tête du Parc
National de l’île de Port-Cros,
parce qu’il avait, une fois de plus,
succombé au charme d’un lieu,
proche de ses racines. Port-Cros lui a
permis de comprendre davantage l’équilibre
entre la terre et la mer, la liaison entre
les hommes et leur territoire. Il a traversé
les difficultés de la gestion locale,
aux côtés d’un président
médiatique mais impliqué,
Xavier Gouyou-Beauchamps. Puis, il est
retourné à Rochefort, cette
fois-ci à la tête du Conservatoire.
Avec 100 personnes réparties au
sein de 9 délégations littorales,
l’Etablissement repose sur une administration
de mission, fonctionnant en étroite
liaison avec les communes, puisqu’il
ne peut acheter les terrains (à
la demande, par préemption ou par
expropriation) qu’après avis
des conseils municipaux. La mission du
Conservatoire de l’espace littoral
consiste à retirer du marché
certains espaces pour les restaurer, en
poursuivant des objectifs définis
à long terme : en 2050, le Conservatoire
souhaite ainsi avoir préservé
le tiers du littoral français,
sachant qu’il n’en a acheté,
à ce jour, que 12 %. Pour fêter
les 30 ans de l’Etablissement, le
Président de la République
vient d’ailleurs de le doter de
ressources pérennes en lui affectant
les 35 millions d’euros de la taxe
de francisation des bateaux. Les collectivités
territoriales contribuent, quant à
elles, à hauteur de 1,5 million
d’euros au budget d’achat
global du conservatoire. Chaque année,
3 000 hectares deviennent ainsi définitivement
inaliénables. Ayant récemment
acquis les Salins d’Hyères,
le Conservatoire développe désormais
plusieurs projets, notamment dans le bassin
d’Arcachon, sur l’île
de Chausey ainsi que dans les estuaires
de Charente et de Gironde. Car, depuis
2002, son champ d’affectation se
trouve élargi à une partie
du domaine public maritime. Emmanuel s’attelle
donc à appliquer une nouvelle définition
du littoral : " Une bande de largeur
variable, de chaque côté
de la ligne frontalière qui sépare
la terre de la mer ". Parce que les
symboles alimentent sa vision stratégique
et spirituelle, le directeur n’hésite
pas à citer Eric Tabarly pour remettre
en cause une vision littorale continentale
: " La mer est ce que les Français
ont dans le dos lorsqu’ils regardent
la plage. " Serait-ce une métaphore
de la position française face au
monde ?
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