|
Infortunes de
mer
Entre les stocks de pêche annoncés
en baisse inexorable, la flambée
du prix des carburants et ceux du poisson
soumis au yo-yo des salles de vente à
la criée, la pêche a-t-elle
encore un avenir ? Reportage à
bord du chalutier Lydia Muriel II, à
Port-la-Nouvelle.
Aucun bruit à Port-la-Nouvelle.
Il est 2 h 30 et dans la torpeur de la
nuit, pourtant, le moteur tourne à
l'étouffée, en mode ralenti.
À bord du Lydia Muriel II, 2 h
30, c'est l'heure à laquelle Michel
Noguera, l'armateur de ce chalutier de
21 mètres, et les deux marins pêcheurs,
Franck Noguera le frangin et Jonathan
Cotte, un petit gars souriant, s'apprêtent
à appareiller. Ainsi en est-il
cinq nuits par semaine. Rude métier
que celui de pêcheur, qui découpe
la vie de famille selon les pointillés
des sorties nocturnes en mer.
Dans l'anonymat de cette nuit moite de
brume et de bruine nous gagnons donc le
large. L'épaisse odeur du gasoil
envahit bronches et cerveau plus sûrement
que le ronflement des 430 chevaux du moteur
emplit l'oreille. Combinée à
l'absence de hublots de la petite cuisine
et au roulis léger qui se joue
du Lydia, elle vrille l'estomac du marin
d'eau douce et la promesse d'une nuit
émétique sera tenue. Nulle
raillerie de l'équipage ; les hommes
sont durs au mal et humbles face aux éléments.
Jonathan a 23 ans. « J'étais
malade tous les jours, les trois premiers
mois », confie-t-il.
À la barre, Michel a dans le regard
la certitude du devoir à accomplir
là-bas, derrière cet horizon
que la nuit occulte, et les mâchoires
serrées par l'incertitude de la
quête. La pêche sera-t-elle
bonne ? S'en remettre aux dieux…
Celle de la veille en tout cas fut très
moyenne.
La pêche,
c'est d'abord la chasse
Science inexacte, la pêche, c'est
d'abord la chasse. Débusquer le
poisson. Alors que le Lydia franchit les
trois milles en deçà desquels
le chalutage est interdit, Michel concentre
toute son attention sur un tableau de
bord high-tech. Un GPS, un radar, un traceur
de cap et surtout un sondeur, cet appareil
de détection acoustique verticale
des bancs de poissons. Seuls liens avec
le reste du monde dont on aperçoit
les lumières de la côte dans
le lointain, le téléphone
mobile qui sonne sans cesse et une radio
VHF. Homme de peu de mots sans être
ombrageux, Michel distille un jargon chantant
de cet accent pied-noir hérité
d'une enfance à Mostaganem où
son père était pêcheur.
Toute la nuit ça discutaille avec
les autres marins qui labourent le secteur.
On se maintient ainsi éveillé,
on se chambre, parle boulot sans rien
se dire de vital ; les lieux de pêche
miraculeuse sont comme les coins à
champignons : on les tait.
Il est plus près de 4 heures que
de 3 quand les manœuvres commencent.
Dans un bruit de chaînes métalliques,
les 50 mètres du chalut se dévident
et disparaissent, engloutis dans le noir
des eaux que l'écume blanchit en
surface. En poupe, Franck et Jonathan
ont enfilé leur salopette en ciré
jaune et conduisent le déroulement
du filet à l'aide de guides métalliques
lourds comme des barres à mine,
détachent des mousquetons, libèrent
les deux panneaux qui lestent le chalut,
bref s'affairent dans une chorégraphie
éprouvée. Précision
des gestes pour temps compté, plus
tard viendra le repos car pour l'heure,
c'est le coup de feu.
À la vitesse de 3,8 nœuds
à l'heure le Lydia Muriel II fait
route vers l'ouest où le poisson
est espéré foisonnant. Le
chalut peut descendre jusqu'à 100
mètres de profondeur ; Michel l'a
calé entre 40 et 50 mètres.
Nous pousserons jusqu'au large de Canet,
dans cette zone où l'A320 s'est
abîmé en mer, un jour de
novembre 2008. Dans trois heures, pour
la première levée, on saura
si le cap était le bon.
Les copains d'à
bord
Ils ne sont que trois à bord du
chalutier. Michel Noguera est l'armateur
du Lydia Muriel II. Le bateau porte d'ailleurs
le nom de son épouse et de celle
de son associé, Serge Pérez.
Pour l'anecdote, Michel a passé
un CAP de boucher avant de céder
à l'atavisme : chez les Noguera
on est marin pêcheur de père
en fils.
Franck Noguera est son frère. Un
physique de contrefort pyrénéen,
des faux airs de François Hadji-Lazaro,
le chanteur des garçons bouchers,
et l'amour de cet âpre métier
de pêcheur qu'il exerce depuis 25
ans. Jonathan Cotte est le troisième
homme à bord et a la vaillance
de ses 23 ans.
Pêcheur,
espèce en voie de disparition ?
Selon Franck, ce qui menace le plus les
pêcheurs, ce n'est pas la diminution
des stocks de poissons : « Le problème,
c'est que le prix du poisson n'augmente
pas, ni les salaires. Moi, ce métier
je l'ai vu bien, il y a 15 ans. Aujourd'hui
c'est beaucoup plus dur. Ce qui a changé
? La paye (un marin pêcheur débutant
salarié gagne entre 1300 et 1500
€ par mois, NDLR), le prix du gasoil…
»
En rentrant au port, avant de décharger
le poisson en partance directe pour la
criée, le Lydia Muriel II fera
étape à la station-service.
Le réapprovisionnement coûtera
600 €, cette fois-ci. Immédiatement
vendue à la criée, la pêche
de cette nuit a rapporté 1 600
€. Même détaxé,
le gasoil constitue donc le poste budgétaire
le plus important pour les chalutiers
de la Nouvelle. 6 000 litres par semaine
à 0,52 € le litre, le calcul
est vite fait : plus de 3 000 € par
semaine. Sans compter les taxes de criée…
« On travaille trois ou quatre jours
rien que pour couvrir les faits »,
constate, un peu amer, Michel Noguera
qui ajoute : « Le métier
n'est plus rentable. Aujourd'hui ce sont
les intermédiaires qui prennent
les marges. »
Jonathan Cotte n'a que 23 ans. Sans trop
penser aux lendemains comme on conjure
un mauvais sort, il avoue quand même
ne pas être sûr de pouvoir
faire ça toute sa vie.
La preuve de l'avenir incertain des pêcheurs
locaux, Stéphane Puech, le directeur
de la criée de Port-la-Nouvelle
l'apporte en chiffres qui font froid dans
le dos : « Il y a trois ans, on
comptait 30 bateaux sur la Nouvelle et
Leucate. Aujourd'hui il n'y en a plus
que 15. La pêche se porte mal, et
les chalutiers sont les premiers touchés.
»
« Du poisson,
il y en aura toujours »
Interrogez Michel Noguera ou son frère
Franck sur la diminution des réserves
halieutiques et ils évacueront
l'argument d'un geste du menton, comme
une incantation : « Du poisson,
il y en aura toujours. » La veille,
la pêche n'a pas été
bonne et, pour tout dire, les semaines
précédentes non plus. A
l'approche de l'été, expose
Michel, le poisson se rapproche des côtes
pour frayer. Mais les mauvaises conditions
climatiques des derniers mois et surtout
la récente contre-offensive de
l'hiver ont désorienté les
poissons qui ont rebroussé chemin
vers le large. Selon les frères
Noguera, l'automne est de toute façon
une meilleure saison que le printemps.
Du poisson, il n'y en aura pas toujours,
prétend en revanche le rapport
sur l'économie verte du programme
des Nations Unies pour l'environnement
publié le 17 mai, selon lequel
30 % des réserves halieutiques
ont déjà disparu en raison
d'une surexploitation des ressources.
Il prédit même l'effondrement
de la pêche commerciale d'ici à
2 050 si des mesures d'urgence ne sont
pas prises pour restructurer le secteur.
Renforcer les quotas, créer des
zones maritimes protégées,
favoriser les flottes plus petites que
celles qui épuisent les mers du
monde actuellement, telles sont les mesures
phares.
Fiches métiers du
Marin
pêcheur et du
Patron
de navire de pêche
|