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Dans la peau d'une...
Agent de probation
Les ailes brisées de la liberté
Tout édifice médiéval
qui se respecte comporte des cachots. Un
endroit sombre, marqué par les souffrances,
toujours évité dans mes circuits
de visite. Et je n’ai rien trouvé
de mieux que de suivre les traces d’un
agent de probation, dans la prison bulloise.
Pour y découvrir espoir, colère
ou détresse: une humanité.
| Huit heures
du matin, château de Bulle. Je
gravis lentement les marches qui mènent
à la prison en compagnie de Martine
Gavillet, l’assistante sociale
chargée des visites aux détenus.
«Agent de probation, rectifie-t-elle
en souriant. Notre boulot consiste à
les aider, moralement et administrativement,
durant le séjour en prison puis
la liberté conditionnelle afin
qu’ils se réinsèrent
socialement. Nous les surveillons également
pour éviter la récidive.»
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La jeune femme établit
donc le lien avec les juges d’instruction,
les services sociaux, éventuellement
la famille pour se soucier du bail à
loyer, des primes d’assurance-maladie…
En bref, le lien entre le détenu
et la société.
Sûr que l’entrée est
pimpante, avec son vert pomme. Mais des
barreaux… cela reste des barreaux.
La première porte sécurisée
nous laisse nous engouffrer dans le lieu.
Un deuxième guichet nous attend.
C’est le surveillant, qui manie les
commandes. Il a déjà distribué
le petit-déjeuner aux détenus.
«Un Incarom pour tout le monde?»
La prise de contact
D’abord, la discussion sur les détenus
et les visites. Bulle abrite 16 «pensionnaires»,
répartis dans huit cellules. La moitié
d’entre eux se trouvent en détention
préventive, en attente du jugement.
«Mes clients, sourit Martine, que
je vois toutes les deux semaines.»
Outre des livres, la jeune femme apporte
des crayons de couleur pour l’un d’eux,
dans une boîte en carton: le fer peut
taillader des veines. «Nous avons
déjà eu le cas, à Bulle»,
ajoute le surveillant. Ambiance quelque
peu irréelle. Non, tu n’es
pas au cinéma…
8 h 30. C’est parti pour les entretiens
dans le parloir ouvert. Une pièce
lumineuse mais dépouillée.
La porte se ferme. «J’ai une
alarme, au cas où», me rassure
Martine tout en remplissant un bol de Sugus.
Le sucre adoucirait-il les mœurs? J’attends
avec un certain stress. Comment sont-ils,
ces détenus?
«Ça va les filles? Je suis
bien entouré ce matin!» La
joyeuse entrée en matière
me rassure. «Vous avez une demande
particulière», questionne Martine
après s’être enquis de
sa santé. L’homme, elle le
connaît bien. Cela fait six mois qu’il
séjourne à Bulle. «J’aimerais
pouvoir téléphoner à
ma famille. Les lettres, c’est un
peu long.» Entre deux à trois
semaines, après relecture. C’est
le juge d’instruction qui décide.
l’humour
et la fermeté
9 h, 10 h. Les visages se succèdent,
sans pause pour se remettre d’aplomb
et évacuer les émotions. J’assiste
à une valse de la vie, une vie un
peu boiteuse. «Vous n’êtes
pas une victime de cette situation»,
martèle la jeune femme à un
détenu qui tente de se déresponsabiliser.
Car tout l’art d’un agent de
probation réside en un point fondamental:
«Discerner les enjeux. C’est
par ma façon d’être que
j’amène une personne à
s’ouvrir, explique Martine. Je dois
également mettre des limites.»
Un métier déconseillé
aux gens dépourvus de psychologie,
je m’en aperçois bien vite.
Et l’humour comme la modération,
dont Martine use avec tact, restent des
armes de choix pour tenir le coup. Autre
détenu, autre attitude. «Celui
qui n’a pas fait de prison n’est
pas un homme», déclare celui-ci.
Cela me frappe et j’exprime mon désaccord.
J’en oublie parfois l’endroit,
et la nature des clients. Je peux même
me rendre utile en jouant les interprètes
entre Martine et un détenu anglophone.
Je sors ma plus belle langue de Shakespeare,
mais peine perdue. L’homme est peu
loquace, renfermé dans son monde.
Aïe, de la psychologie, ma fille, de
la psychologie! Il ne veut pas voir le médecin
et réclame juste quelques vêtements
de rechange. Normalement, c’est la
famille qui s’en charge.
Des êtres
humains
Des peurs, des angoisses, en tant que femme
dans l’univers carcéral? «Quelques
situations tendues et violentes, mais je
n’ai jamais été frappée.»
Par ailleurs, une figure féminine
peut adoucir la vie des prisonniers. L’un
d’eux n’a pas hésité
à réclamer une demoiselle
lors de la discussion. Sous la boutade,
je ressens le désarroi. La valse
des entretiens reprend de plus belle. Cet
homme, dont l’épouse enceinte
a des problèmes de santé,
s’inquiète terriblement. «Vous
pouvez lui téléphoner»,
compatit Martine. Un seul détenu
m’a franchement mise mal à
l’aise. Car, sous le flot des paroles
nerveuses, l’agressivité couve,
pas loin de la surface. Je reprends conscience
du lieu et de ma faiblesse. En fin de matinée,
Martine assiste discrètement à
la visite d’une famille. La fillette
se jette dans les bras de son père,
en riant. Troublée, je m’éclipse
et en profite pour faire le tour du propriétaire
avec le surveillant. Le bruit de ses clés
me fait tressaillir. Le son d’une
porte qui s’ouvre et se ferme, tel
l’unique rythme de la vie d’un
détenu. A Bulle, ils sont enfermés
22 heures sur 24. Les prisonniers profitent
d’une petite salle de sport, mais
ne peuvent sortir dehors, ne serait-ce que
cinq minutes. Presque tous ont relevé
cette carence. Bien sûr, les détenus
ne sont pas si mal. Pour l’un d’eux,
c’était des vacances. Mais
l’angoisse d’une liberté
réduite aux quatre murs d’une
cellule m’étreint. Durant la
descente des escaliers, je respire. Mes
préjugés, même s’il
y en avait peu, sont brisés. Ce sont
des êtres humains. Mais je savoure
les rayons du soleil qui me caressent la
peau. Pardon…
«Ni méchants,
ni gentils»
«Ce sont des êtres humains,
qu’on ne peut étiqueter méchants
ou gentils: c’est ce qui m’a
le plus frappée au début de
mon travail.» Cette pensée,
dévoilée par Martine Gavillet,
résume toute sa fonction et ma maigre
expérience. Pas de manichéisme,
ni de sous-évaluation des détenus.
En préventive, le jugement n’est
pas tombé et je n’ai pas voulu
connaître les raisons de leur présence.
Ils ont pourtant accepté de livrer
sans chichis une partie de leur intimité,
de leurs doutes ou fanfaronnades. C’était
l’inconnue de l’expérience.
J’y ai découvert de l’espoir
et des angoisses, parfois une colère
rentrée et de l’agressivité.
Une palette de l’humanité.
Devenir agent de
probation
Attirée par les métiers sociaux,
Martine Gavillet, 30 ans, a abandonné
le monde des fleuristes. «J’ai
suivi la formation d’assistante sociale
à la Haute école de travail
social et de la santé, à Lausanne.
C’était en cours d’emploi,
dans le service de probation.» Les
agents de probation, cinq pour le canton
de Fribourg, proviennent néamoins
de différents horizons: assistant
social, infirmier, psychologue, etc. «La
formation s’effectue sur le tas, explique
Philippe Pillonel, chef du service de probation.
Mais l’idée est de mettre en
place un enseignement postgrade afin d’uniformiser
les pratiques.» Aide (morale, administrative,
éventuellement pécunière…)
et surveillance, tels sont les piliers du
métier. Plus d’une centaine
de personnes, en préventive ou en
exécution de peine, sont visités
en prison, et quelque 190 en liberté
conditionnelle ou provisoire (le 10%, avant
le jugement). «Le but est de suivre
la personne de A à Z pour tisser
des liens de confiance», souligne
Philippe Pillonel. Des liens assez forts
mais éphémères, qui
se terminent avec la fin du mandat. «Je
leur rappelle en effet le passé»,
relève Martine.
Valérie Dénervaud Tendon
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