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  Reportage sur le métier d' Alpiniste
Témoignage d'un Alpiniste vu par Lagruyere

ALPINISME Ueli steck
L’Eiger comme terrain de jeu



Des solos dans les grandes parois alpines, une première dans la face nord de l’Eiger, d’autres dans l’Himalaya… A 29 ans, le Bernois Ueli Steck est l’un des meilleurs alpinistes suisses du moment. Un jeune qui grimpe, à découvrir samedi soir à Riaz.

Sa première expérience en alpinisme: l’Eiger, par l’arête Mittellegi. A tout juste 18 ans, Ueli Steck gravit ce sommet qu’il a aperçu durant toute son enfance, passée à Langnau. L’année suivante, en 1995, pour sa troisième course en haute montagne, il s’attaque à nouveau à l’Eiger. Par la face nord. Un début qui en dit long sur le potentiel de celui qui compte aujourd’hui parmi les meilleurs alpinistes en Suisse, et même au-delà. Il racontera ses dernières expéditions lors d’une conférence, samedi soir à Riaz.

«Ce que je recherche, c’est la technique, explique Ueli Steck. Les pentes de neige, l’ascension de l’Everest à l’aide de cordes fixes, ça ne m’intéresse pas.» Que les choses soient claires: le Bernois de 29 ans aime les «trucs durs» et aime les affronter seul. Au printemps dernier, il a réussi l’ascension de deux six mille népalais, par leur face nord. Celle du Cholatse présente des difficultés semblables à celle de la face nord de l’Eiger, sur 1600 mètres. Ueli Steck l’a gravie en solo intégral (sans être encordé) sauf sur 300 mètres, où il s’est auto-assuré.
Quant au Tawoche, il présente des difficultés moins élevées. Le Bernois a signé une première en réalisant ces deux ascensions en solitaire. De mauvaises conditions l’ont en revanche fait renoncer, alors qu’il se trouvait à 5900 m, dans la paroi nord-est de l’Ama Dablam. Dernier plat de résistance au menu de son expédition baptisée «Khumbu-Express».

Le solo dans la peau

Pourquoi en solo? «Pour moi, c’est un peu… le style propre. L’effort se passe entre moi et la montagne. Il n’y a pas d’aide extérieure. De plus, dans l’Himalaya, tu arrives à faire des trucs plus durs. En étant seul, tu bouges tout le temps. A ces altitudes, tu évites ainsi le problème du froid, qui survient lorsque tu dois assurer ton compagnon.» Mais le solo, ça ne s’improvise pas. Et c’est presque devenu un art de vivre pour le grimpeur.
«Les solos m’apportent beaucoup sur un plan personnel, argumente Ueli Steck. Je vis l’ascension comme dans un autre monde. C’est quelque chose qui pourrait être comparé à la méditation peut-être.» Pas question en revanche d’improviser lorsqu’on parle d’escalade. Quand il a décidé de gravir en solo intégral les 230 mètres d’«Excalibur», neuf longueurs cotées 6b (n.d.l.r.: en escalade, la difficulté des voies [ou cotation] est signalée par un chiffre de 1 à 9, suivi d’une lettre de a à c), dans les Wendenstöcke, pas loin de chez lui, le grimpeur a exploré le rocher pendant plusieurs jours avec une corde. Chaque mouvement clé a été étudié et mémorisé. Les prises dangereuses ont été nettoyées à l’aide d’un marteau, les endroits délicats marqués.
«Quand je me lance dans un solo, je suis sûr à 100% que je vais sortir au sommet, commente le grimpeur. Je n’ai aucune peur de ne pas y arriver, même si je sais qu’il peut toujours se passer quelque chose.» Deux à trois mois ont été nécessaires à la préparation du solo dans «Excalibur». Que ressent-il quand il débouche au sommet? «Les impressions très profondes. C’est la réalisation d’un projet. Mais, finalement, c’est la route que tu prends pour le réaliser qui compte le plus. Le sommet vient comme le fruit de tout ce travail.»

De la place dans les 8000

Avant de partir pour sa trilogie himalayenne, Ueli Steck s’est préparé dans ses montagnes de prédilection: il a enchaîné les trois faces nord de l’Oberland bernois – Eiger, Mönsch, Jungfrau – en 25 heures, en compagnie de Stefan Siegrist. Il s’était entraîné au solo en rocher et en glace. La cascade «Crack Baby» – 250 mètres en degré 6 – dans le massif de Kandersteg, n’a pas résisté à ces assauts.
Mais l’avenir du grimpeur bernois passera par l’Himalaya. «Pour aller plus loin, il faut aller dans les 8000, observe Ueli Steck. Dans les Alpes ou en Patagonie, tout a été fait. Dans les 8000, il y a encore beaucoup de place pour réaliser des choses propres, dures. En style alpin.» Existe-t-il une limite pour Ueli Steck? «Bien sûr qu’il y a une limite. Mais je ne l’ai pas encore atteinte. Le matos devient toujours plus performant et il le sera encore plus dans dix ans.»
Pour le Bernois, les alpinistes actuels ne sont pas meilleurs que dans les années 1950. «C’est la limite qui n’est plus à la même place, grâce au matériel. A chaque fois qu’une nouvelle face ou un nouveau truc fou est réalisé, la limite est déplacée.» De quoi doper les envies d’Ueli Steck. L’été prochain, il s’élancera à l’assaut du Gasherbrum II, au Pakistan. «J’ai déjà une autre idée, seul dans une face.» Mais chut! il ne veut pas se mettre la pression!

Pro sans être guide

Ueli Steck est tombé dans la marmite du sport dès sa plus tendre enfance. Mais c’est en hockey qu’il fait ses premières armes, sur les traces de son grand frère devenu professionnel. A 12 ans, il découvre l’escalade en rocher avec un ami de la famille. Il s’inscrit alors au Club alpin suisse grâce auquel il s’initiera quelques années plus tard à la cascade de glace.
A 16 ans, Ueli avoue à son père préférer l’alpinisme au hockey. Il entreprend alors un apprentissage de charpentier tout en continuant à s’entraîner. Le métier de guide? «Non, je préfère aller seul en montagne. En plus, je n’aime pas le ski.» Ce qui ne l’empêche pas aujourd’hui de vivre de la montagne. En plus d’être sponsorisé, il collabore en tant que consultant avec diverses marques de matériel et de vêtements de montagne. Il gagne également de l’argent en tant que conférencier.
Existe-t-il une pression de la part des sponsors? «Pas vraiment, ils croient en moi et me laissent faire ce que j’ai envie. Bien sûr, il faut quand même des résultats. Mais mes projets ne sont pas conçus pour les sponsors.» Et des projets, l’alpiniste en a encore plein son sac à dos.

Sophie Roulin



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