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Qui aurait pu imaginer que le cafard, l'un
des insectes les plus honnis qui soient,
puisse devenir le gagne-pain d'un Saigonais.
Chaque nuit, dans les bas-fonds humides
et glauques, M. Binh traque la blatte. Un
boulot difficile, mais très lucratif.
C'est la nuit que M. Binh est actif.
Comme ses proies. À moto, il
sillonne les rues, de plus en plus désertes
au fil des heures. Tandis que les Saigonais
se rendent aux cafés, discothèques,
restaurants, ou dorment déjà
à poings fermés, cet homme
fréquente les lieux les plus
ignobles de la ville, royaumes de l'obscurité
et de l'humidité perpétuelles
: les égouts. |
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M. Binh est un chasseur un peu spécial.
Ses proies sont des insectes couleur sépia
à la vivacité phénoménale,
qui horripilent toutes les ménagères
: les cafards. Armé d'un solide bâton
revêtu à l'extrémité
d'un tissu trempé dans la mélasse
de canne à sucre, il traque la blatte.
Il fourre son ustensile dans une bouche
d'égout, allume une cigarette et
attend quelques minutes. Puis, il retire
le chiffon, où grouille une masse
de cafards, et le secoue au-dessus d'une
cage, piégeant la totalité
des bestioles. "Comme les poissons
et les rats, les blattes sont très
intelligentes et vigilantes avec les pièges.
Si, aujourd'hui, je les chasse dans cet
égout, je n'y reviendrai qu'après
une ou deux semaines", explique M.
Binh qui revend chaque cafard 100 dôngs.
Chaque nuit, il peut gagner environ 100.000
dôngs. Un salaire qui en ferait rêver
plus d'un. Mais qui donc achète ces
bestioles ? Médecins traditionnels
préparateurs de potions revigorantes
? Non. Cuisiniers amateurs de plats exotiques
? Non plus. Ce sont en fait des pêcheurs
de bông lau, une espèce de
poisson. Autrefois, on l'appâtait
à la viande de boeuf un peu faisandée,
imbibée d'herbes médicinales.
Mais, un jour, la femme d'un pêcheur
trouva une blatte dans l'estomac d'un bông
lau. Tandis qu'elle était horrifiée,
son mari, lui, fut plus perspicace. Il essaya
d'appâter au cafard. L'expérience
fut concluante, et c'est depuis ce jour
que les pêcheurs de bông lau
sont devenus de grands amateurs de ces insectes.
Pour le plus grand bonheur de M. Binh.
Nuits blanches
pendant la saison des bông lau
Agé de 43 ans, M. Binh a chassé
le bông lau pendant une quinzaine
d'années. Mais, depuis deux ans,
ce sont les cafards qui l'intéressent.
Ses premiers jours de chasse, ses voisins
pensèrent que le pauvre M. Binh avait
un peu trop abusé de la bia hoi ou
qu'il avait pété un câble.
D'autres s'imaginèrent qu'il comptait
en faire des médicaments, et qu'il
allait consommer les bestioles après
une macération dans de l'alcool de
riz. Personne en tout cas n'aurait pu imaginer
que ce sale insecte puisse rapporter gros.
Maintenant, ses proches sont habitués
à la présence des cafards,
notamment sa femme et ses enfants. Une cohabitation
sans heurts, du moment que les cafards restent
bien dans leur cage... "Les blattes
doivent rester à l'obscurité.
Exposées trop longtemps à
la lumière, elles meurent. Et si
nous leur donnons de la nourriture, elles
mourons plus rapidement", fait savoir
M. Binh. Pas la peine de préciser
qu'il astreint ses cafards à un régime
des plus drastiques...
Aux 5e et 6e mois lunaires, la chasse au
bông lau bat son plein. Pour M. Binh,
c'est aussi la haute saison. La demande
est si forte que le chasseur doit passer
des nuits blanches. Il fait appel à
deux jeunes assistants qu'il rémunère
35.000 dôngs la boîte de 500
insectes. "Beaucoup pensent que j'ai
un métier facile. Qu'il suffit de
mettre un bâton dans des égouts
pour avoir de l'argent. Pourtant, ce n'est
pas si facile que ça. Il faut courir
partout pour répondre aux commandes.
Et après une nuit blanche, au petit
matin, il faut livrer la marchandise à
domicile", confie M. Binh. Une ou deux
fois par semaine, il doit aller fournir
des clients dans des provinces limitrophes
: Bên Tre, Dông Thap, etc. Mais
peut importe. Chasser le cafard, c'est vraiment
bon pour le portefeuille, et donc pour le
moral !
Viêt Anh/CVN
( 11/03/05 ) |