Bonjour monsieur, vous allez ? » Un
petit tabouret gris tout usé gît
à ses pieds. Un verre de café
en styromousse blanc est posé sur une
minuscule tablette de coin. Un poste de radio
à tran-sistors fait de la musique sur
le plancher. Il a une pomme entamée
dans la main gauche. Il est assis bien droit
sur son tabouret, les yeux sur le tableau
de bord de son vaisseau spatial, qui monte
et descend sans arrêt ou presque.
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Vaisseau spatial, pas vraiment.
Mais Raynald Pépin, 60 ans et la tête
grise qui va avec, conduit son ascenseur avec
autant de concentration et de minutie que s’il
en était un. Après tout, n’est-il
pas le dernier « chauffeur d’ascenseur
» encore en fonction dans la région
de Québec ?
Dernier chauffeur, membre d’un duo qui compte
aussi une chauffeuse, Carole Savard, qui conduit
l’ascenseur d’à côté,
l’autre partie de la journée. M.
Pépin monte et descend de 7 h 30 à
midi.
Et Mme Savard, de midi à 17 h. Chacun dans
son ascenseur, jalousement occupé, pendant
que l’autre est alors immobile. Les deux
ne fonctionnent jamais en même temps à
la fois. Ce jour-là cependant, Madame a
piloté l’ascenseur de Monsieur, parce
que le sien était en panne. L’exception
qui confirme la règle.
« Ça fait 42 ans que je travaille
dans l’édifice Pollack », raconte
l’homme, qui a d’abord commencé
dans le fameux magasin du même nom, rue
Saint-Joseph, dans Saint-Roch, et qui a continué
ensuite pour l’entreprise de gestion immobilière
Kevlar. Il dit encore « édifice Pollack
» à cause d’une sorte de loyauté
envers l’immeuble lui-même. Un peu
comme s’il ne pouvait abandonner complètement
sa deuxième maison. Il a daigné
accepter, il y a quatre ans, de remplacer le chauffeur
d’ascenseur de Place Cartier, coin boulevard
Charest–rue du Pont, où logent la
Commission de la santé et de la sécurité
au travail (CSST), le bureau local de l’Emploi
et de la Solidarité sociale ainsi que le
Vérificateur général du Québec.
« Je n’aime pas tellement ça,
mais je voulais accommoder la compagnie »,
dit-il sur le ton de la vérité,
toute la vérité, rien que la vérité.
Unique en tout
Raynald Pépin a d’abord chauffé
l’ascenseur à temps partiel. Il le
faisait de temps en temps pour remplacer les réguliers
du temps du magasin. « J’étais
préposé à l’entretien
à plein temps et préposé
à l’ascenseur comme remplaçant.
»
Il a commencé à travailler au département
des jouets dans le temps des Fêtes. Il est
ensuite devenu employé régulier
au « comptoir staff ». Puis il fut
réceptionniste, préposé aux
réservations de voyages pour les représentants
du magasin, assistant responsable du service des
étiquettes. Et durant 14 de toutes ces
années-là, il était en même
temps barman au défunt restaurant La Cloche
d’Or de la rue Saint-Jean, à l’entrée
du Vieux-Québec. Le travail, c’est
la santé, paraît-il.
Raynald Pépin, qui est né dans Saint-Jean-Baptiste
mais qui a grandi dans Saint-Malo où il
habite toujours, n’est pas seul dans son
ascenseur, puisqu’il a des passagers. Mais
il est seul dans son coin, un peu comme dans la
vie. Il est fils unique et est resté célibataire.
Comme s’il y avait un destin précis
pour les chauffeurs d’ascenseur. «
Ah tiens ! Je ne m’étais jamais arrêté
à ça », laisse-t-il tomber
avec un hochement de tête interrogateur.
Depuis 1998, l’ascenseur est tout ce que
« chauffe » M. Pépin. Il n’a
plus d’auto depuis ce temps-là. Il
roulait toutefois si peu qu’il a probablement
parcouru plus de distance dans son ascenseur en
quatre ans qu’il n’en avait parcouru
en 25 ans avec la même Pontiac Astre 1973.
Tenez-vous bien : 25 000 milles en 25 ans ! Mille
milles par année, 1666 kilomètres
pour les modernes.
L’édifice Price, à côté
de la mairie de Québec, avait aussi un
chauffeur d’ascenseur il n’y a pas
si longtemps ; une chauffeuse plutôt, devrait-on
dire. Mais elle n’est plus là, comme
le regrettent beaucoup de livreurs de Québec.
« Elle était tellement belle que
ça donnait le goût de monter et de
descendre sans arrêt », confiait l’un
d’eux au SOLEIL, ce jour-là. «
Mais je veux pas dire qu’on n’est
pas content de vous voir, M. Pépin, ne
le prenez pas mal, là ! »
Aucun danger qu’il ne le prenne mal. Il
en a trop vu pour ça. Comme il aime le
répéter avec un brin d’espièglerie
: « La vie a ses hauts et ses bas, n’est-ce
pas ? »
Comment l’oublier quand on côtoie
des clients de la CSST à cœur de jour
? Et quand certains le prennent bien sûr
à témoin de leurs déboires,
un petit bout en montant, puis un autre petit
bout en descendant.
« Cool, c’est
nouveau ! »
L’ascenseur de Raynald Pépin est
une Turnbull 1953, une marque disparue depuis.
C’est un ascenseur qui ne peut bouger sans
son chauffeur, contrairement à tous les
autres de la ville. Quand vous pesez sur le bouton
du cinquième, un voyant s’allume
sur le chiffre 5 de la console intérieure,
et le chauffeur met l’engin en route vers
le ou les clients. S’il sort faire pipi
— toujours très rapidement, jure
M. Pépin —, l’ascenseur reste
immobilisé.
Première ironie du temps, ce qui est aujourd’hui
un peu vétuste, voire dépassé,
constituait jadis le chic du chic. Avoir dans
son magasin ou dans son hôtel un garçon
d’ascenseur était une marque de prestige,
un signe de distinction adressé à
une clientèle de distinction. Un «
quinze cennes » — l’ancêtre
du Dollarama — pouvait avoir un ascenseur,
mais pas avec chauffeur.
Deuxième ironie du temps, ce qui est en
voie de disparition pour les plus vieux est en
voie d’apparition pour les plus jeunes.
« Ils pensent d’abord que nous sommes
un passager assis, raconte Carole Savard au SOLEIL,
l’après-midi du même jour.
Et quand on leur dit que nous conduisons l’ascenseur,
ils s’épatent en disant : “Cool,
c’est nouveau ça !” »
M. Pépin ne sait pas quand Kevlar va finalement
remplacer son vieux vaisseau spatial par un beau
tout neuf automatique. Il espère seulement
que les lecteurs de ce reportage ne courront pas
en meute voir en action le dernier spécimen
qu’il est conscient d’être.
Presque une heure plus tard, il avait toujours
la même pomme dans la main gauche. Ô
temps, suspends ton vol !
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