| Lorsqu’il
était plus jeune, Stéphane
Bédard s’arrêtait de
temps en temps à la basilique Sainte-Anne
de Beaupré. Il était impressionné
devant tous les appareils orthopédiques
fixés aux murs, mais pas pour les
mêmes raisons que les autres visiteurs.
Ce qui le frappait, c’est que les
prothèses et orthèses n’avaient
à peu près pas évolué
au fil des ans.
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Aujourd’hui, à
38 ans, Stéphane Bédard peut se
vanter d’avoir propulsé les prothèses
vers un autre âge : il est l’inventeur
de la jambe bionique.
Son travail et l’entreprise qu’il
a fondée — Victhom — défraient
régulièrement la manchette.
La semaine dernière, il a obtenu une importante
reconnaissance de ses pairs. Son équipe
et lui ont obtenu le Prix national pour la réalisation
en génie du Conseil canadien des ingénieurs.
Ce prix souligne « une réalisation
ou un projet d’ingénierie exceptionnel,
réalisé par une équipe d’ingénieurs
». Une quarantaine de scientifiques ont
contribué au développement de la
jambe bionique. C’est pour souligner ce
prix que le jury a choisi Stéphane Bédard
comme lauréat de Québec cette semaine.
Victhom a été fondée en 1999,
mais l’idée était née
quelques années plus tôt dans la
tête de M. Bédard. Cela remonte à
1992, alors que le jeune ingénieur faisait
de la compétition en vélo de montagne.
Il a été blessé et a dû
subir trois chirurgies. « J’ai vu
que les besoins en réadaptation étaient
immenses. Il y avait un manque en technologies.
»
Sa carrière d’athlète l’a
amené à raffiner sa connaissance
du corps humain ; un apprentissage qu’il
a mené de façon autodidacte. Par
ailleurs, il avait son bagage d’ingénieur
: bac en génie électronique, maîtrise
en génie mécanique. Il mentionne
au passage le professeur Stanislas Tarasievicz,
«qui m’a tout montré au niveau
technique».
Pendant cinq années, Stéphane Bédard
réfléchit à son projet de
jambe bionique. Au détour de la conversation,
il admet que les séries télévisées
sur l’homme et la femme bioniques l’ont
inspiré ! En 1997, il abandonne à
la fois la compétition et un poste d’ingénieur,
convaincu que son projet est viable et peut être
mené à terme.
Les anges investisseurs
À ce stade, la dimension « affaires
» de son projet prend toute son importance.
C’est l’époque de sa rencontre
capitale avec Benoît Cote, aujourd’hui
pdg de Victhom. « Benoît avait les
idées pour le modèle d’affaires,
pas moi. Il a vu le projet comme une occasion
d’affaires. »
Il faut trouver de l’argent. Des centaines
de milliers de dollars venus de ceux que Stéphane
Bédard appelle « les anges investisseurs,
des gens assez fous pour investir dans un projet
à risque ».
La confiance est la clé de tout. «
En 1997, quand je m’asseoyais devant des
investisseurs pour leur parler de jambe bionique,
il fallait qu’ils aient confiance ! Notre
projet paraissait farfelu, mais il était
bien structuré. » Même ses
parents, qui le soutenaient, arrivaient difficilement
à y croire...
Il y a eu peu d’argent public dans le montage
financier de Victhom, soutient M. Bédard.
Aujourd’hui, ajoute-t-il, il est de plus
en plus difficile de financer des projets innovateurs.
Les investisseurs préfèrent profiter
des entreprises en croissance. « Je crois
pouvoir affirmer qu’il n’y a aucune
institution qui investit actuellement dans l’innovation.
» Ce sont plutôt les sociétés
en capital de démarrage qui sont le moteur
du développement technologique.
Stéphane Bédard, l’homme d’idées,
est aujourd’hui le numéro deux de
Victhom, derrière Benoît Cote, l’homme
d’affaires. Le fondateur de Victhom n’en
est absolument pas amer : «À partir
du moment où on est devenu public, il était
évident que Benoît devait être
le président. »
Le travail de Stéphane Bédard, c’est
plutôt la gestion de la R&D. L’équipe
scientifique compte 65 personnes. « Arriver
à les rassembler, les faire travailler
dans la bonne direction, c’est mon travail.
J’ai le crédit scientifique, Benoît
Cote a le crédit du management. »
Simon et Guy
Stéphane Bédard avoue ne jamais
avoir eu de plan de carrière, sauf que
« je savais que je ne pouvais que faire
ça, être à la tête d’un
méga-projet ». Le nouveau papa d’une
petite fille de 16 mois reconnaît que la
plus grande partie de sa vie est axée sur
son entreprise. Il souligne d’ailleurs le
soutien de sa compagne, et sa contribution au
projet.
Le développement de prothèses «
intelligentes » est au cœur de sa vie
; ce n’est pas une passion, c’est
une mission : « Sans cette entreprise, je
ne peux pas respirer », dira-t-il plus tard.
Ce qu’il préfère est le travail
auprès des personnes handicapées.
Présentement, deux hommes, Simon et Guy,
portent la jambe bionique et amènent un
précieux feedback au concepteur.
Ils ont un programme à suivre, mais ils
n’hésitent pas à le dépasser,
allant même jusqu’à faire du
ski nautique ou de la raquette ! Une cinquantaine
de jambes ont également été
vendues, et ces premiers utilisateurs apportent
également leurs commentaires.
La jambe bionique actuelle n’est pas directement
commandée par le cerveau : son principe
repose plutôt sur le mouvement de la «
vraie » jambe. D’ici 18 à 24
mois, la deuxième génération
devrait suivre, et assurer un mouvement encore
plus naturel à celui qui la porte. Quant
à la « vraie » jambe bionique,
celle branchée directement sur l’influx
nerveux du cerveau, elle devrait suivre dans quelques
années. De cela, Stéphane Bédard
est certain. |