Derniers barrissements
pour les éléphants de Dac Lac
?
La province de Dac Lac était réputée
autrefois pour la domestication des éléphants
sauvages. Bien qu'ils fassent toujours partie
du patrimoine culturel des ethnies des hauts
plateaux, leurs barrissements animent de moins
en moins les villages. La fin d'une époque
?
L'éléphant est le plus
gros animal terrestre actuel. Il peut
vivre un siècle et sa gestation
est l'une des plus longues du règne
animal : 21 mois. Pour les ethnies des
hauts plateaux du Centre, c'est un animal
sacré qui incarne la force et
la richesse. C'est une vraie fierté
pour les familles ou les villages d'en
posséder. |
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Les éléphants jouent
en effet un rôle très important
pour les habitants du Tây Nguyên,
autant dans leur vie quotidienne que festive.
Tous ces pachydermes que l'on peut voir
dociles au milieu des villages étaient
à l'origine sauvages et arpentaient
les forêts profondes avec leurs congénères.
Capturés éléphanteaux
puis patiemment domestiqués, ils
sont devenus des amis très proches
de l'homme qu'ils aident dans ses déplacements
ou dans le transport de lourds fardeaux,
en période de guerre comme de paix.
En 1985, en l'honneur du 10e anniversaire
de la libération de la ville de Buôn
Ma Thuôt - début de la campagne
Hô Chí Minh qui allait aboutir
à la chute du régime fantoche
de Saïgon et à la réunification
du pays -, la province de Dac Lac a organisé
un défilé marqué par
la participation, entre autres, de
38 éléphants. Ensuite, au
stade de Dac Lac, les animaux se sont frottés
dans une compétition sportive comprenant
deux épreuves : une course autour
du stade et un lancement de bille de bois,
avec la trompe bien sûr. Le vainqueur
fut Y Trút, un beau pachyderme d'une
cinquantaine d'années à l'époque,
félicité comme il se doit
par le président du Conseil d'État
de l'époque, M. Vo Chí Công.
Cette compétition lança la
fête annuelle des éléphants
de Dac Lac, devenue au fil des années
un rendez-vous incontournable, un grand
rendez-vous festif pour tous les villageois
de la province et des environs. L'année
dernière, presque tous les pachydermes
présents en 1985 étaient là.
Notamment Y Trút, qui se porte comme
un charme malgré ses 67 printemps...
100.000 dôngs
d'amende pour des poils arrachés
L'éléphant est sacré
pour les montagnards de Tây Nguyên,
à tel point que le plus beau cadeau
que vous puissiez leur faire, c'est de leur
offrir des poils de la queue d'un pachyderme.
C'est ce que fera le garçon amoureux
qui veut déclarer sa flamme. La fille
glissera les longs poils noirs dans son
bracelet, ce qui signifiera que l'affaire
est conclue et qu'aucun obstacle ne pourra
empêcher leur union ! Les poils sont
considérés aussi comme de
véritables porte-bonheur. C'est pourquoi,
cette année, lors de la fête
des éléphants, deux animaux
participants ont été amputés
de cette partie de leur anatomie. Sacrilège
! Ce genre de vandalisme sur pachyderme
peut mener loin. "Conformément
à la loi de mon village, celui qui
arrache un poil se verra infliger une amende
: un gros porc et dix grandes jarres d'alcool
! Et si un touriste fait tomber un poil,
même sans le vouloir, il devra payer
100.000 dôngs !". Attention donc,
visiteurs étrangers, à ne
pas frôler de trop près, sous
peine d'amende salée, l'arrière-train
d'un éléphant de Tây
Nguyên ! "Et si, pour une raison
quelconque, on souhaite arracher quelques
poils, on devra au préalable demander
l'autorisation à l'animal concerné,
via une cérémonie ad hoc",
souligne M. Ama Gam, dont l'éléphant
a été volé (!) lors
de la fête 2004. Demander l'autorisation
pour que l'animal ne soit pas de mauvais
poil, cela va sans dire...
Autre partie précieuse de l'anatomie
des éléphants, pour des raisons
purement commerciales cette fois: l'ivoire.
Une paire de défenses longues d'un
empan - équivalent à la distance
pouce-petit doigt dans leur écartement
maximal - coûte près de 10
millions de dôngs. Autant dire que
ces longues dents pointues sont très
convoitées. Parmi les trente sportifs
participant à la fête des éléphants
de l'année dernière, seulement
une dizaine arborait des défenses,
courtes pour la plupart car sciées.
Un animal en avait même une seule.
"Aucun cornac n'ose laisser pousser
les défenses de peur que des malandrins
ne tuent l'animal pour les lui arracher.
Il y a quelques mois, un éléphant
du district d'Ea Sup a été
abattu. Ivre de douleur, son propriétaire
en est mort. Il faut faire attention quand
on scie les défenses car si c'est
mal fait, l'animal souffrira, et refusera
de s'alimenter", explique M. Ama Hue,
d'Ea Sup.
De moins en moins
d'éléphants dans les forêts
et villages
Si, en 1997, la province de Dac Lac comptait
encore 503 éléphants domestiques,
on n'en comptait plus que 166 en 1999. Maintenant,
il n'en reste plus qu'une cinquantaine.
Or, il y a quarante ans, Dac Lac était
un grand centre de commerce d'éléphants
en Asie du Sud-Est. "À cette
époque-là, dans la forêt
de Dôn, on pouvait voir des troupeaux
d'une trentaine d'animaux !", se rappelle
le patriarche du village, M. Ama Kông,
87 ans. C'est donc tout naturellement que
les autochtones se sont spécialisés
dans la capture et le dressage, comme d'autres
peuplades d'Asie. Selon le chercheur Trân
Tân Vinh, en une dizaine d'années,
de 1899 à 1908, les villageois de
Dôn avaient vendu 161 pachydermes
au Myanmar, en Malaisie, en Thaïlande
et au Cambodge. Et une cinquantaine d'animaux
étaient chassés et domestiqués
chaque année pour alimenter ce commerce.
Mais, maintenant, admirer un troupeau de
plusieurs dizaines de bêtes relève
de l'utopie. Pour comprendre ce phénomène,
il n'y a qu'à comparer deux cartes
des surfaces boisées du pays, l'une
datant des années cinquante, l'autre
d'aujourd'hui. Les forêts se sont
réduites comme peau de chagrin, sous
les coups de haches des paysans à
la recherche de terres mais aussi, ne l'oublions
pas, à cause des millions de litres
de produits chimiques déversés
par l'armée américaine. Les
forêts profondes, l'habitat traditionnel
de l'éléphant, ne sont plus
que des taches isolées alors qu'elles
formaient un continuum dans le passé.
Autant dire que la rencontre des sexes à
la période des amours est devenue
compliquée. Les hauts plateaux se
développent, se modernisent, de nouvelles
routes ou pistes apparaissent au sein de
massifs forestiers jusque-là restés
tranquilles. À l'instar de leurs
frères sauvages, les éléphants
domestiques se font rares dans les villages.
L'espèce étant menacée,
la capture est sévèrement
réglementée. À Dôn,
il n'en reste plus que 14, contre 34 en
2000.
Reconversion dans
le tourisme
Mais à quoi servent au juste les
éléphants domestiques, à
part à animer des festivités
hautes en couleurs? À l'origine,
ils étaient employés comme
travailleurs de force et moyens de transport.
Mais, avec l'amélioration des conditions
de vie, l'arrivée des moteurs, l'amélioration
de la voirie, ils ont de moins de moins
de travail à faire. Une sorte de
chômage en somme... Mais, avec l'afflux
croissant de visiteurs dans les hauts plateaux,
les cornacs se sont reconvertis dans les
balades pour touristes. Pourtant, "ce
revenu est loin d'être mirobolant
! Car il faut savoir que l'entretien d'un
animal est très coûteux. Chaque
jour, il engloutit de 300 à 400 kg
d'herbes, bananes et cannes à sucre,
équivalant à 50.000-70.000
dôngs", souligne un cornac. "Si
je vends ma bête, je pourrai gagner
près de 100 millions de dôngs.
Une grosse somme pour toute notre famille".
Les éléphants font depuis
longtemps partie intégrante de la
vie quotidienne, festive et spirituelle
des minorités ethniques des hauts
plateaux du Centre. Ils ont façonné
l'identité culturelle de toute cette
région. "Si, un jour, le village
de Dôn n'a plus aucun éléphant,
ça sera désolant. Plus de
cérémonies spéciales.
La montagne ne retentira plus des sons des
cors destinés à rappeler les
bêtes chaque fois que le soleil baisse
à l'horizon. Finis aussi leurs pas
lourds sur les chemins. Plus de fêtes,
ni de courses d'éléphants",
se soucie Ama Kông, le patriarche.
Les barrissements animeront-ils encore les
villages des hauts plateaux à la
fin de cette décennie ? Pas sûr.
Leur reconversion dans le tourisme est une
bonne chose. Mais il faudra aussi songer
à sauver leurs congénères
sauvages, ce qui ne sera pas une mince affaire...
Nguyên Hông Nga ( Têt
2005 ).
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