|
Denis Romanens
Le crieur au pompon
En patois gruérien,
il est celui qui mène le moua (qui
a du bagout). En jargon jurassien, il est
celui qui jappe les mises. Représentant
en produits agricoles, Denis Romanens, de
Sorens, arbore toujours sa casquette à
pompon pour son rôle de crieur.
Car c’est bien un rôle que celui
de crieur, comme un acteur. «Avant
chaque mise, si petite soit-elle, j’ai
le trac.» Ah! le fameux trac! Ce phénomène
incontrôlable, qui vous prend aux
entrailles. Pour Denis Romanens, il se manifeste
par cette angoisse: «Et si personne
ne venait à la mise?» Cependant,
le public se déplace à chaque
fois. Et le crieur en a vu d’autres,
lui qui a «réglé»,
pour le moins, 150 ventes aux enchères.
Mais le trac, même s’il passe
vite une fois la première mise engagée,
ça ne se commande pas. Le souci de
faire du mieux possible, sans doute...
Dans les gènes
Il a bien fallu, un jour, se jeter à
l’eau. «Par un pur hasard»,
dit Denis Romanens. Son frère, Jean-Claude,
qui cessait le métier de paysan pour
reprendre la caisse Raiffeisen, lui avait
demandé de miser le train de campagne.
C’était en automne 1989. Et
aujourd’hui encore, son frère
lui dit, sous forme de boutade: «Alors,
tu me le donnes, ce pourcentage? C’est
moi qui t’ai lancé!»
Pur hasard, vraiment? Denis Romanens précise
que son oncle Séraphin Villoz (frère
de sa mère) était déjà
connu comme crieur. «Il doit y avoir
quelque chose dans les gènes»,
admet-il. Issu d’une grande famille
de Sorens, lui-même a travaillé
comme paysan jusqu’à l’âge
de 20 ans. Comme il n’y avait pas
assez de boulot, il s’est lancé
dans le métier d’inséminateur,
qu’il a pratiqué durant vingt
ans. Actuellement, il est représentant
en produits agricoles pour Landi, à
Bulle et à Châtel-Saint-Denis.
Et cela fait quinze ans qu’il «jappe
les mises», comme disent les Jurassiens.
Car son rayon d’action s’étend
à la Romandie: Vaud, Neuchâtel,
Jura, mais en priorité Fribourg et
la Gruyère. C’est dire que
ce «paysan sans vaches» est
connu comme le loup blanc, dans les milieux
agricoles. D’où la réflexion
de ses amis éleveurs: «Les
vaches, tu les tiens jusqu’au bout!»
La génisse
Lugano
Retour à sa première mise
de l’automne 1989. Après ce
baptême du feu, Denis Romanens anime
des mises dans son village de Sorens, à
Avry-devant-Pont, à Hauteville. Il
s’agit de chédail. Sa première
mise de bétail a lieu en octobre
1990. Pour le compte de Philippe Castella,
de Broc, qui a décidé de s’installer
au Canada. Et le crieur s’en souviendra
toute sa vie, de cette entrée dans
l’arène. «A la quatrième
bête, une génisse appelée
Lugano, je me suis planté... Un homme
a tourné le dos et s’en est
allé vers la buvette. J’ai
attribué la bête à un
miseur, sans tenir compte que l’autre
écoutait. Il aurait pu miser plus
haut, va savoir... En tout cas, je me suis
dit: plus jamais ça! J’y repense
à chaque criée. Même
si on s’améliore sur le tas,
on ne réussit jamais la mise parfaite.
Le but, c’est de toujours se remettre
en question.»
L’œil
et la mémoire
Au fait, quels atouts faut-il avoir pour
être un bon crieur? Une personne non
avertie vous dira que c’est le fameux
bagout. «Pas du tout!» rétorque
Denis Romanens. Qui établit ce tiercé
gagnant: l’œil en premier lieu,
puis la mémoire, et en troisième
position seulement la «tchatche».
L’œil, car il faut visualiser
tous les enchérisseurs, même
potentiels. La mémoire, car il faut
se souvenir de cha-que montant. Et le bagout,
pour faire «mousser» les ventes.
L’expression de Denis Romanens est
éloquente: «En clair, le vendeur
souhaite vendre le plus cher possible. Et
le miseur veut acheter le meilleur marché
possible. C’est à moi d’équilibrer.»
Il ajoute finement: «Pour le vendeur,
c’est la première mise qu’il
fait. Pas pour moi...» Alors, avant
chaque mise, Denis Romanens se rend sur
les lieux. Pour prendre connaissance des
objets de la vente. Mais encore, pour discuter
avec le vendeur. «On s’entend
sur les prix qu’il faudrait atteindre.
On est tous les deux intéressés,
puisque je suis généralement
rétribué au pourcentage. Et
souvent, on devient des amis. Avec un grand
A.»
Créer une
ambiance
A l’heure dite, micro en main, le
crieur doit créer ce qu’il
nomme «une ambiance». Il y va
de son bagout: Pour du fil de clôture
avec des raccords: «Misez ces rapponses!
Vous n’aurez plus besoin de les faire!»
Ou pour une clôture électrique:
«C’est le meilleur réveil-matin!»
Denis Romanens peut se targuer de certains
records. En 1994, il avait assumé,
sur une période de trois semaines,
10 jours de mise. Un vrai marathon. Mais
encore, lors d’une mise où
il fallait vendre de menus objets (un rabot,
un moulin à café, une cloche,
ce qu’il nomme des «bibelots»),
le crieur avait vu partir, en un seul jour,
500 objets. Record absolu! «Après,
j’étais lessivé. J’avais
mal au bras de tenir le micro!»
Or, une mise, qu’elle soit voulue
ou forcée, est synonyme de dépossession.
Même s’il reste dans la région,
le patrimoine change de propriétaire.
Le crieur acquiesce: «Une mise se
passe très rarement sans larmes.»
Il ajoute que, parfois, il sentait l’amertume
sur les buffets. Ou comme le dit joliment
la phrase patoise: «Les souris sortaient
des armoires avu lè lègremè
i j’yè» (avec les larmes
aux yeux).
Au rayon émotion, il se souvient
d’une vente forcée. Motif:
le fils, censé reprendre le domaine,
était décédé.
«J’avais le plus grand respect
pour le deuil de la famille. Mais mon boulot,
c’était de vendre!» Passé
le chagrin, la mise s’était
close par une fête. Ce qui est pratiquement
toujours le cas. Denis Romanens a cette
image: «En préparant la mise
et pendant la criée, je bois toujours
du thé. Mais après...»
Soigner sa voix
C’est qu’il doit soigner sa
voix, le crieur. Encore un atout d’importance.
Même s’il utilise un micro –
dont il force parfois le volume pour relancer
les enchères – il soigne sa
voix depuis belle lurette. A Sorens, il
chante dans La Cécilienne depuis
trente ans. Et, depuis peu, il prête
également sa voix de basse au chœur
des «Riondênè»
(les hirondelles) de Broc.
Impliqué dans les sociétés
villageoises (il a présidé
le club de football pendant dix ans), ce
père de trois filles a été
nommé, il y a un an, à la
tête des Céciliennes de la
Part-Dieu. D’entente avec le directeur
musical Jean-Daniel Sciboz, le président
a mis sur pied un programme de chants sur
des thèmes méditatifs. Les
chœurs de la Basse-Gruyère,
du centre et du bassin Sionge s’appliquent,
sous leur houlette, à enrichir le
répertoire. Ainsi, des concerts ont
été donnés en décembre
sur le thème de Noël. Bientôt,
ce sera Pâques (concert à Riaz
le 4 avril) et la Pentecôte (à
Bulle le 29 mai).
L’avenir? Denis Romanens prend mesure
que les domaines deviennent toujours plus
grands, tandis que les petits sont voués
à disparaître. Mais le crieur
fait preuve de confiance. Il a toujours
à portée de main sa casquette
à pompon rouge, qu’il avait
étrennée lors de sa première
mise. «C’est mon fétiche.»
Pierre Gremaud
|