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Bénichon
de Châtel-Saint-Denis
Carrousels dans la spirale
Jadis marchands de rêves et de rires,
artistes et messagers, les forains sont
aujourd’hui des indépendants,
chaque année confrontés à
davantage d’impôts, de taxes
et de contrôles. Pour certains, l’avenir
de la profession s’annonce plutôt
sombre.
| Lumières,
bastringue, rires aux éclats:
à Châtel-St-Denis comme
ailleurs, les carrousels font toujours
tourner les têtes et chavirer
les cœurs. Mais les forains, ce
week-end, n’avaient pas la mine
des jours de fête. Car malgré
le traditionnel cortège de bénichon,
qui a attiré un peu plus de 2000
spectateurs dimanche, la foule ne s’est
pas ruée sur les manèges
durant ces trois jours de festivités.
La faute à la météo,
déplorent les forains –
des fidèles du chef-lieu veveysan,
parfois depuis plusieurs générations
– au sortir d’une saison
plutôt morose. |
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Derrière les
guichets, on n’aime guère se
plaindre, mais on s’inquiète.
«Les charges augmentent, le coût
de la vie aussi, mais nos recettes diminuent»,
résume Chantale Brugger-Tissot, propriétaire
du Fun Bob et responsable de l’organisation
de la place des fêtes, avec sa cousine
Gaby Tissot, qui possède les autos-tamponneuses.
«Car il ne faut pas croire, on paie
des taxes et des impôts comme n’importe
quel in-dépendant», poursuit-elle.
Et d’énumérer les charges
sociales, les salaires des employés
(difficiles à recruter), les assurances
RC, les frais d’électricité
et les taxes communales de location de la
place, sans cesse plus élevées.
Natels concurrents
Sans parler des nouvelles dîmes qui
viennent frapper le monde forain. A commencer
par la taxe poids lourds et les expertises
annuelles des véhicules lourds, obligatoires
depuis le 1er janvier 2004: «Pourtant,
je ne parcours même pas 3000 kilomètres
par année avec ces véhicules»,
peste Raphaël Boschung, propriétaire
du manège des avions. Et cette année
encore viendront s’ajouter les frais
d’expertise des carrousels eux-mêmes,
conformément à la nouvelle
loi sur le commerce itinérant: à
intervalles réguliers, chaque carrousel
devra être dûment examiné
par un organisme accrédité.
«Jusqu’ici, les contrôles
étaient effectués par les
communes et par les forains eux-mêmes,
qui ont tout in-térêt à
ce que les installations soient irréprochables,
précise Raphaël Boschung. Ces
nouvelles expertises sont plutôt une
bonne chose, mais elles ont un coût.»
D’un autre côté, les
recettes, produit d’une centaine de
jours d’exploitation, ne progressent
guère. «On ne peut pas se permettre
d’augmenter les tarifs: le public
les trouve déjà trop chers»,
constate Antoine Jeanneret, propriétaire
de l’Ascenseur. L’équation
le voudrait, pourtant.
Car la clientèle diminue au fil des
ans: «Au rayon loisirs, les gens ont
bien d’autres dépenses qui
priment sur un tour de manège, explique
Chantale Brugger-Tissot.
Et les grands parcs d’attraction,
ou même les forains étrangers,
nous font une concurrence non négligeable.
Mais surtout, ce sont les natels qui nous
font le plus de tort: ils absorbent l’essentiel
des budgets des adolescents.»
Résultat: difficile de renouveler
les carrousels pour appâter et surprendre
le client. A 300000 francs pour un manège
d’enfants, 600000 francs pour un Fun
Bob, de 800000 à 1 million pour les
auto-tamponneuses, les calculs sont vite
faits. «On n’arriverait même
pas à couvrir les intérêts
de l’emprunt», sourit Raphaël
Boschung, qui exploite depuis douze ans
un carrousel vieux de quarante ans, et récemment
révisé.
Le voyage pour
toujours
La solution? «Il faudrait générer
une vie autour des carrousels, créer
des animations ou faire venir des artistes
de rue», estiment Raphaël Boschung
et Daniel Jeanneret, propriétaire
d’une baraque de jeu d’adresse
installée à Châtel.
Mais tous deux, comme Chantale Brugger-Tissot,
pensent à une piste plus sérieuse:
que les forains se fédèrent
en association nationale, pour augmenter
leur poids politique. En attendant, nombreux
sont ceux qui adoptent depuis quelques années
une stratégie plus pragmatique: travailler
dans un autre secteur, durant la morte saison.
Aucun, pourtant, ne songe à quitter
le métier, l’indépendance
du voyage, l’ambiance de fête
et l’esprit de famille. «Et
puis, confie Antoine Jeanneret, quand on
voit le sourire des enfants, on ne peut
pas faire la gueule!»
Stéphane Sanchez
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Forains
par choix et par passion
Les deux côtés de la fête
Chantal Bussard et Raphaël Boschung
sont forains. Le feu de la fête coule
dans leurs veines et leurs yeux, depuis
longtemps, ont apprivoisé les couleurs
changeantes des ciels sous lesquels ils
dressent leurs carrousels. A Châtel-St-Denis
pour deux semaines, ils parlent d’un
métier qui est toute leur vie.
| «Même
si on était millionnaires, on
ne changerait rien à notre vie.
Je serais foraine à plein temps
au lieu de l’être à
temps partiel», dit Chantal. «Moi,
avec un “métier”
(n.d.l.r. un manège) à
monter avec ma femme, je serais le plus
heureux des hommes!» ajoute Raphaël.
Lundi, Chantal Bussard et Raphaël
Boschung ont «posé»
leur longue guirlande de roulottes et
de remorques sur la place du Grand-Clos
à Châtel-St-Denis. Une
ville où ils restent deux semaines,
pour la bénichon et son recrotzon. |
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Le
monde à domicile
L’été indien brille
de tous ses feux sur la terrasse de leur
caravane beige et rouge de 13 mètres
de long, où ils viennent de déboucher
une bouteille de vin topaze. «C’est
une maison en longueur au lieu d’être
au carré!» rigole Chantal.
Sa «maison» sur roues, elle
l’a arrangée comme une villa.
Salon, cuisine, chambre à coucher,
salle d’eau, 22 degrés en hiver,
une terrasse fleurie: que souhaiter de plus
ou de mieux? La télévision?
Ils l’ont: «670 chaînes,
même des japonaises et des arabes!»
A l’étroit, dans cette «coquille»
qu’ils ont le privilège de
traîner partout avec eux comme les
escargots? «On ne s’ennuie jamais,
sauf en vacances! Une fois, on est allés
en Martinique. Après une semaine,
on voulait partir, tellement on tournait
en rond! Cette caravane, ce sera ma dernière
maison. Même quand on sera à
la retraite, ce sera seulement dans nos
têtes. On restera dans le milieu des
forains et on continuera à vivre
comme on aime», explique Chantal.
Union de deux destins
Chantal Bussard, pas plus que Raphaël
Boschung qui a 21 ans de métier dans
ses bras tatoués comme un marin écossais,
n’est une enfant de la balle. Leur
histoire à tous les deux a dix ans.
Secrétaire depuis 36 ans dans la
même entreprise à Bulle, Chantal
rêvait depuis toujours de la vie de
cirque: «Je me serais bien vue suivre
la famille Knie pendant une saison!»
Originaire de Gruyères, très
connue dans les milieux associatifs de Bulle
– elle en a du reste présidé
le carnaval – Chantal Bussard vivait
depuis 25 ans avec le même ami lorsqu’elle
a rencontré Raphaël Boschung,
qui avait un bon bout de vie sentimentale
en dents de scie derrière lui.
Chantal se souvient: «C’est
à la Bénichon de Châtel
que tout a commencé. Puis Raphaël
s’est présenté au Carnaval
de Bulle pour tenir un stand. Le carnaval
fêtait ses dix ans. Raphaël a
proposé son aide. On avait besoin
de tissu pour les costumes. Alors on a décidé
d’aller l’acheter à Paris.
On avait pris deux chambres d’hôtel.
La première nuit, on a dormi chacun
chez soi. Et puis la seconde nuit…»
Clins d’œil complices: «On
a surtout bavardé!» dit Raphaël,
l’œil brillant. Depuis, ils ne
se sont plus quittés… «Mais
n’allez pas croire que tout est idyllique.
Comme tous les couples, on a traversé
des tempêtes, deux grosses en tout
cas!»
S’ils ont en commun leur passion pour
la vie itinérante et pour la fête,
Chantal et Raphaël se complètent
bien: «Moi je suis un manuel!»
Et «moi, ma spécialité
c’est la gestion, la comptabilité.
Mais je suis aussi une manuelle. J’adore
le démontage!» Raphaël
est un chef hors pair de surcroît.
Sa soupe de chalet et sa chasse sont renommées
dans le milieu des forains de Payerne et
de Châtel.
Vocation tardive
Avant de faire tourner des avions et un
manège pour les enfants, Raphaël
s’était fait un nom avec les
marrons, les caramels, la barbe à
papa, les crêpes et tutti quanti à
l’enseigne de «La bonne friandise».
Un commerce qu’a aujourd’hui
repris son fils. Mais le surnom de «Caramel»
lui est resté, notamment à
Bulle et environs. A la base, Raphaël
est boucher-cuisinier de profession. «En
1979, j’ai eu un infarctus. Le docteur
m’a dit que j’avais besoin de
grand air. Comme j’ai toujours eu
envie d’évasion, j’ai
décidé, un beau matin, que
je serais forain! Quand j’ai débuté,
j’avais 900 francs en poche. De quoi
m’acheter un parasol!» Aujourd’hui,
je suis le seul forain fribourgeois officiellement
reconnu», dit fièrement ce
Gruérien originaire de Bellegarde.
Pas de tout repos, cette vie de pigeon voyageur!
Mais quelle vie… «Moi, ce que
j’aime le plus, c’est qu’on
existe à travers la fête»,
dit Chantal, qui adore cette ambiance de
paillettes et d’étoiles dans
les yeux des gamins. Elle ne pourrait plus,
aujourd’hui, vivre dans une maison
«normale»: «Regardez,
ce soir, il fait beau. J’ai l’impression
d’être en vacances même
si j’ai travaillé toute la
journée. Ici, on vit avec la porte
ouverte, comme en Italie ou en France. Les
gens viennent nous voir sans être
invités. Les relations sont spontanées
dans le milieu des forains. On forme une
équipe. Et puis s’il arrivait
qu’on ne s’entende pas avec
quelqu’un, ce n’est pas grave.
On n’est pas dans un locatif. On sait
que dans une semaine ou deux, on change
de lieu, on voit d’autres gens!»
Un métier
marginal
«Quand on est bien intégré,
c’est super. Mais d’abord on
doit prouver qu’on est “carrossable”.
On nous teste, quoi! On a un métier
marginal. Mais ça me plaît.
Quand on me respecte, je m’adapte
à tout le monde», explique
Raphaël. Qui a ses «chouchous».
Il adore aller à Moudon, par exemple,
où l’accueil est des plus chaleureux.
Mais dans certains endroits, on a parfois
l’hospitalité un peu raide:
«Il y a des campagnes où on
nous regarde encore comme des voleurs de
poules!»
Sur la terrasse qu’embrase le soleil
couchant, le vin dans les verres a pris
des reflets mordorés de topaze. Et
dans le nuage de fumée s’échappant
de sa cigarette, Raphaël révèle,
avec la même intensité que
Chantal, toute la part de ciel qui inonde
leurs regards. Un grand coin de paradis.
Marie-Paule Angel. |