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Tout mène à l’art inuit.
De sa chambre d’hôtel à
Paris, Raymond Brousseau savoure les fruits
de sa passion. La veille, soit le mardi
3, il était à Toulouse, au
Musée des Jacobins, pour le lancement
de son exposition, Inuit, quand la parole
prend forme.
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« Champagne, excellentes
bouchées... » Au téléphone,
le collectionneur fait le bilan.
Il se plaît à citer des noms. Clément
Duhaime, délégué général
du Québec, s’est déplacé
pour la circonstance. Michel Côté
aussi, qui fut le premier à accueillir
l’exposition au Museum d’histoire
naturelle de Lyon. Mais c’est mince en regard
de l’immense honneur que lui a fait Jacques
Chirac, président de la République.
C’est lui, en décembre dernier, au
Musée de l’Homme, place du Trocadéro,
qui a inauguré ladite exposition. Depuis
longtemps, ils se connaissent tous les deux.
En fait, depuis que M. Chirac, alors qu’il
était maire de Paris, est venu à
Québec. « C’est un curieux
comme moi », dit Raymond Brousseau, qui
se targue d’être fort probablement
le Québécois qui a côtoyé
le plus souvent le personnage. « Environ
10 rencontres », calcule-t-il, dont l’une,
un dimanche après-midi de l’été
2003, en toute intimité, dans son musée
de la rue Saint-Louis, à deux pas du Château
Frontenac.
L’œuvre d’une
vie
Raymond Brousseau a fermé son local récemment
et fait don de 2635 œuvres et objets d’art
au Musée national des beaux-arts du Québec
(MNBAQ). Par ce geste, il assure la pérennité
de sa collection, que les spécialistes
et lui-même qualifient d’unique. «
Un seul homme pendant 50 ans. » Des problèmes
de santé l’ont amené à
cette décision. Et aussi le désir
d’intéresser un plus vaste public
à l’art inuit. Le MNBAQ s’est
engagé, pour sa part, à exposer
les œuvres dans une salle permanente, dont
l’ouverture est prévue en juin 2006.
Lyse Brousseau, la femme du collectionneur, qui
est muséologue, en concevra l’aménagement.
« On est une équipe », dit-elle,
depuis la chambre d’hôtel parisienne.
Au départ, rien ne semblait destiner Raymond
Brousseau à l’art inuit. «
J’ai été harponné »,
se plaît-il à dire. « Et je
le suis toujours. » Il a grandi à
Longueuil, et s’est inscrit brièvement
à McGill, pour devenir ingénieur.
« Ce fut affreux. » Il a bifurqué
vers l’École normale Jacques-Cartier,
ce qui l’a conduit à l’enseignement.
Professeur de géométrie à
Saint-Jérôme, puis à la commission
scolaire régionale de Chambly. Soucieux
d’aider ses élèves à
comprendre, il s’est mis à bâtir
des films d’animation. De là, il
est passé à l’Office national
du film, où il restera 12 ans à
réaliser des documentaires. L’un
d’eux porte sur le peintre Joseph Légaré.
Il l’a fait, dit-il, à partir de
la thèse de doctorat de John R. Porter,
actuel directeur du MNBAQ.
Les deux hommes se retrouvent dans le projet de
salle permanente, qui doit abriter 2107 sculptures,
121 dessins, 100 estampes, 18 bijoux, 43 jouets,
117 outils, etc. Raymond Brousseau est d’autant
plus content que « des mouches de Toronto,
des États-Unis et même de France
avaient commencé à tourner autour
». En janvier 2006, l’exposition Inuit,
quand la parole prend forme, qui donne à
voir 150 pièces, fera quant à elle
escale au MNBAQ. De même pour une autre
exposition qui présente 275 miniatures.
Après Châlons, en Champagne, la voici
à Montélimar. « Nous étions
un petit musée ; nous sommes victimes de
notre succès », s’enflamme
Raymond Brousseau, avant de nommer les villes
où sa collection suscite de l’intérêt.
Turin, Vienne, Bruxelles, Valence, et la Californie.
À l’avenir, il appartiendra au MNBAQ
de s’occuper de tout ça.
Les jouets de papa
Mais d’où vient précisément
cet engouement ? Raymond Brousseau avait 18 ans
lorsqu’il s’est arrêté
chez Lippel, rue Sherbrooke, un spécialiste
de l’art africain. C’était
l’époque où on allait à
Montréal, dit-il, pour découvrir
l’espresso, la musique, les musées.
M. Lippel lui a vendu la première pièce
de sa collection, un igloo, sculpté dans
une seule pierre, dont le sommet est surmonté
de deux têtes de morse. Il lui a raconté
que les esprits des morses étaient considérés
comme des guides de vie. Bref, c’est là
que commence la « merveilleuse maladie ».
En 1974, M. Brousseau s’amène à
Québec. Il ouvre sa première galerie
dans un vieil immeuble, rue Sainte-Anne. Les pièces
s’accumulent. Il a possédé
jusqu’à trois boutiques, sans être
allé très souvent dans le Grand
Nord, il l’avoue. Pas besoin de s’y
rendre. Sa réputation le précède.
« Les responsables des coopératives
savent que j’ai une passion. » C’est
donc à lui qu’on offre d’abord
les œuvres. Et comme sa soif est insatiable,
il fut un temps où sa maison en était
remplie. Son fils unique, Jean-François,
avait appris à ne pas toucher les sculptures
sur la table à café, qui étaient
« les jouets de papa ». À son
tour maintenant de dire à Emmanuel et Juliette
de regarder seulement. Les enfants ont bien intégré
la leçon. Quant à Jean-François,
c’est lui désormais qui s’occupe
de l’aspect commercial. De plus, il collectionne
les miniatures et, parole de mère, il est
doué d’un œil de lynx.
Le vœu le plus cher
L’histoire récente avait conduit
à l’ouverture du musée de
la rue Saint-Louis, en 1998. « Je voyais
la collection de Raymond », dit Mme Brousseau,
qui a poussé pour la doter d’un lieu
digne de son importance. Sans subvention aucune,
le musée fut créé. Le Guide
du Routard en a fait l’éloge. Ulysse,
Michelin, Fromer en ont parlé. Ce qui explique
que les touristes, y compris Laura Bush, bien
avant les Québécois, ont découvert
l’endroit. Les gens d’ici manquent
de curiosité, pense Raymond Brousseau.
Sinon, ils sauraient que l’art inuit ne
limite pas aux sculptures en pierre à savon.
Chose certaine, les statistiques sont désolantes.
La moitié de la clientèle du musée
(52 %) venait d’Europe, 35 % des États-Unis.
Reste un maigre 13 % d’Asiatiques et de
Canadiens, incluant les Québécois.
Raymond Brousseau a confiance que l’aménagement
d’une salle permanence au MNBAQ pourra changer
la donne. En visitant d’autres expositions,
le public pourra prendre contact avec l’art
inuit et apprendre à l’aimer. C’est
son vœu le plus cher.
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