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Forêts
Les chiens restent en laisse
Au printemps, les forêts se transforment
en pouponnières. Raison pour laquelle
les propriétaires de chiens sont
censés tenir leurs compagnons à
quatre pattes en laisse, afin d’éviter
de très probables perturbations.
Chargés de faire appliquer cette
directive, les gardes-faune veillent. Balade
dans les bois avec l’un d’eux.
Hier matin,
environs de Bulle, à l’orée
de la forêt dite des «Poudrières»,
non loin du départ du sentier
des Pauvres. La nature reprend lentement
ses droits après un hiver sans
fin. Alors qu’explosent un peu
partout les bourgeons vert tendre, le
soleil printanier réchauffe la
terre. Fabrice Maradan, un des 15 gardes-faune
cantonaux, gare sa 4x4 en bordure d’un
chemin boueux. Le Vuadensois de 38 ans
s’apprête à partir
en patrouille dans cette zone «très
giboyeuse». Sa mission: vérifier
que les chiens sont bien tenus en laisse
lorsqu’ils gambadent dans les
bois.
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Chaque année,
du 1er avril au 15 juillet, les détenteurs
de toutous doivent en effet se plier à
cette obligation. La raison? «C’est
la période de mise bas des animaux
sauvages», explique Fabrice Maradan,
dont l’uniforme gris-vert rappelle
celui des rangers des parcs nationaux du
monde entier. Durant quelques mois, les
forêts se transforment en pouponnières.
Les jeunes animaux sont extrêmement
vulnérables et l’errance des
canidés cause invariablement de graves
perturbations à la faune locale.
«Tout chien est un prédateur
à la base», rappelle l’ancien
garde forestier, marié et papa de
deux petites filles, qui a embrassé
la carrière de garde-faune voilà
un peu plus d’un an. «La race
importe peu. L’année passée,
on a eu un cas de faon abîmé
par un caniche.» S’il n’est
pas tenu en laisse, le chien a tôt
fait de repérer les nouveau-nés
dissimulés dans les fourrés.
«Il ne va pas forcément les
tuer. Mais s’il colle sa truffe dessus,
par exemple, la mère ne reviendra
pas s’occuper de ses petits. Ou s’il
pourchasse un animal, celui-ci s’épuisera
inutilement. Au final, la survie de l’animal
peut être remise en cause.»
Informer plutôt
que punir
Le sentier zigzague entre les arbres. La
fraîcheur des parfums distillés
par les bois envahit les narines du promeneur.
Après quelques minutes de marche,
le garde-faune tombe sur sa première
«cliente» de la journée.
Non loin d’elle, son berger allemand
trottine. «Bonjour madame, Fabrice
Maradan, garde-faune. Votre chien doit être
tenu en laisse, quand vous vous baladez
en forêt.» Le ton est poli,
la bouche souriante derrière la barbe.
«Même s’il est tout près?»
s’enquiert la dame. «Oui, c’est
à cause des animaux sauvages: du
1er avril au 15 juillet, c’est la
période de reproduction.» Bredouillements
gênés de la dame, qui, en s’exécutant,
avoue ne pas l’avoir su.
La propriétaire du berger allemand
en sera quitte pour un avertissement. «On
ne verbalise pas systématiquement,
reconnaît le policier de la faune.
On fait de la prévention. Et il faut
savoir se montrer diplomate: les gens ne
peuvent pas connaître toutes les lois.
Mais si je la croise à nouveau un
de ces jours, elle aura plutôt intérêt
à être en règle…»
Homme de terrain aux allures de fier montagnard,
Fabrice Maradan est un fin connaisseur d’une
nature qu’il contribue à protéger.
Là, il marque une pause pour désigner
un terrier de blaireaux. Ici, il s’arrête
pour expliquer pourquoi un jeune brocard
s’est «fait» les bois
sur un sureau. «Il faut connaître
son patrimoine pour faire ce métier.»
«Quand on parle de la faune, les gens
pensent surtout aux mammifères»,
observe le Gruérien, assigné
à la région des Préalpes,
et qui opère ce matin-là sans
Xara, son labrador de service. «Chevreuils,
renards, fouines, martres… Mais il
y a aussi les autres espèces, comme
les volatiles. Les tétraonidés,
par exemple, ou les rouges-gorges. Les premiers
nichent au sol, et les autres juste à
hauteur de truffe. Ils sont forcément
sujets à être attaqués.
Et que le chien les lèche simplement
ou les croque, c’est pareil.»
Pas tous réceptifs
Les oiseaux chantent le printemps. Mais
cette fois-ci, les gazouillis – ressemblant
à s’y méprendre aux
originaux – proviennent du téléphone
portable de Fabrice Maradan. «C’était
la police: le chien d’un promeneur
aurait trouvé un cadavre de blaireau,
en Veveyse. J’irai là-bas contrôler
tout ça, cet après-midi.»
Quelques kilomètres après
la première rencontre, un braque
de Weimar cours joyeusement devant sa maîtresse,
une branche sèche serrée entre
ses puissantes mâchoires. Le scénario
se répète avec le garde-faune.
«La plupart des propriétaires
ne tiennent pas leurs chiens en laisse en
forêt, remarque-t-il. Mais ils sont
généralement courtois. En
tout cas, tant qu’on ne sévit
pas: après, le ton change parfois…»
Et certains maîtres ont tendance à
se montrer moins réceptifs que d’autres
face aux arguments avancés, pour
ne pas dire carrément obtus: «L’autre
jour, une femme estimait que si on ne pouvait
plus laisser courir les chiens dans les
bois, on devait aussi interdire les VTT.
Il ne faut quand même pas tout mélanger!»
Quant au nombre de cas de perturbation de
la faune par des canidés recensés
annuellement, Fabrice Maradan ne se risque
pas à l’estimer précisément.
«Quelques dizaines, peut-être»,
glisse l’ancien chasseur tout en épiant
à travers ses jumelles un écureuil
brun particulièrement peu farouche.
«Mais, parfois, c’est difficile
de savoir si le décès est
vraiment dû à un chien. Bon,
si on retrouve un chevreuil mort aux Alpettes,
on sait qu’il n’a vraisemblablement
pas été shooté par
une voiture…» Au loin, les cloches
sonnent midi. La patrouille touche à
sa fin. Bilan plutôt maigre avec seulement
deux propriétaires de chiens «éduqués»
durant la matinée. «Mais bon,
si on arrive à convaincre ne serait-ce
que 20 personnes durant cette campagne,
on aura déjà fait un pas»,
conclut le garde-faune. Autour de lui, la
forêt semble acquiescer.
Alexandre Brodard |