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Dans
la peau d'un… pêcheur professionnel
J’ai embrassé l’aube
d’été
Il faut se lever très tôt,
ça fait mal aux bras, mais on assiste
au spectacle magique d’un lever de
soleil sur le lac. Pour ce dernier épisode
de la série «Dans la peau de…»
découverte de la beauté et
des difficultés de la pêche
professionnelle.
Jamais
je n’aurais pensé un jour
me lever si tôt pour aller travailler.
Nuit noire. Mon réveil indique
3 h 55. C’est pas humain…
Mais indispensable pour être à
l’heure au rendez-vous, fixé
à 5 h à Portalban. Pêcheur
professionnel sur le lac de Neuchâtel,
Claude Delley nous accueille en rigolant:
«Pour moi, c’est tard!»
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J’enfile un ciré
jaune. Je ne sais pas pourquoi, j’ai
l’impression de plus ressembler à
un clown qu’à un pêcheur.
Les rires du photographe, peut-être.
Voûte étoilée, noir
du lac, nous voilà seuls au monde.
Première étape: Claude Delley
pose des filets à perches. «Ça,
vous ne pouvez pas le faire…»
Pas de problème, j’ai comme
le sentiment que ça viendra bien
assez vite. Sur la rive, scintillent les
lumières de Neuchâtel. Tout
le monde dort encore, là-bas. Fainéants…
Avec Rimbaud en
tête
Nous sommes quatre dans le Zouzou, bateau
d’un peu plus de 9 m de long, équipé
d’un radar (pour repérer les
filets dérivants et les bateaux,
dans le brouillard), d’un sonar (pour
la profondeur de l’eau) et d’un
GPS. Les étoiles pâlissent,
les premières lueurs apparaissent,
très loin. On s’arrête
près des filets à bondelles.
Je sens qu’il va falloir y aller.
Claude Delley me tend la corde. Il n’y
a plus qu’à tirer. En faisant
bien attention que la main droite écarte
du bateau le bas du filet, alors que la
main gauche tient le tout.
Je savais que je n’étais pas
manuel, j’ignorais que j’étais
si mal coordonné. Les premiers poissons
(des bondelles, donc), apparaissent. Je
laisse volontiers Claude Delley les démailler,
les sortir du filet. Je commence à
comprendre le truc. Sentiment de plénitude.
La lumière devient grandiose. Le
cerveau travaille de manière étrange:
un vers de Rimbaud me revient en tête.
«J’ai embrassé l’aube
d’été…»
A peine le temps de se dire que c’est
vraiment sympa, la pêche: mes bras
commencent à chauffer. La fraîcheur
de l’aube paraît déjà
loin. Couvert de sueur, j’économise
une séance de fitness, mais je gagne
une confirmation: je ne suis pas fait pour
les efforts aussi tôt le matin…
En stage pour quelques jours à La
Gruyère, Chloé prend le relais.
Y’a pas de raison. Le soleil pointe,
rouge, magnifique.
« On pêchotte…
»
Premier bilan: sept à huit kilos
de bondelle, estime Claude Delley, qui les
recouvre de glace pilée. Pas terrible.
«On pêchotte, là…»
D’ailleurs, tout l’été
a été moyen, jusqu’ici.
Mais on ne sait jamais, explique-t-il: d’un
jour à l’autre, tout change.
Professionnel depuis vingt-sept ans sur
ce lac, Claude Delley affirme ne pas connaître
tous ses secrets: «Sinon, j’aurais
quinze employés et je serais en costard-cravate…»
Direction les filets dérivants à
palées, placés la veille au
soir. Christophe laisse son appareil photo
pour prendre les commandes du bateau. On
dirait qu’il a fait ça toute
sa vie. OK, je m’incline, je suis
le seul maladroit. Notre guide du jour en
profite pour vider les bondelles. Il tend
un couteau à Chloé. On commence
à former une sacrée équipe.
A mon tour ensuite. C’est drôlement
glissant, ces poissons… Et c’est
plein de trucs bizarres dedans, que l’on
jette à l’eau. Sortis de nulle
part, des goélands arrivent de tous
côtés, se mettent à
nous suivre. Nous voilà dans Les
oiseaux d’Hitchcock, ou dans le Peuple
migrateur. Je pense à Cantona, qui
avait tout compris avec son histoire de
mouettes et de chalutier.
Ça, c’est
de la truite !
Il est de nouveau temps de travailler, de
relever des filets de 100 m de long. J’ai
les doigts crispés, les avant-bras
en feu, les biceps… Je n’ai
plus de biceps. Claude Delley rigole: «Pas
de physique, ces journalistes!» Christophe
prend le relais. «Il y a un gros truc,
là…» Un monstre, oui:
une superbe truite de lac. Elle fait quoi,
trois mètres de long? Pas tout à
fait, mais Claude Delley se réjouit:
«La dernière que j’ai
sorti aussi grosse que celle-ci, c’était
en 1999.». A vue d’œil,
il l’estime à dix kilos: à
la pesée, une fois vidée,
elle en fera huit. Sourires de tout le monde
pour la photo souvenir… Les palées,
elles, restent rares. Six ou sept kilos
au total. Pas grave. Le soleil devient vraiment
agréable, on resterait bien la journée
sur ce lac. Mais je n’ose pas imaginer
ce que réserve ce métier dans
le froid, la pluie, le vent…
En se frayant un chemin entre les algues,
retour au port, où la maman de Claude
Delley réceptionne les premiers poissons.
Pause petit-déjeuner, et nouveau
départ pour lever les huit filets
à perches. Il est 9 h, la pêche
s’améliore: Claude Delley estime
qu’on a sorti
30 kilos de perches ce matin, dont quinze
seulement dans le dernier filet. «Ma
meilleure pêche de l’année»,
sourit-il. Une fine équipe, je vous
dis.
Pour devenir pêcheur
professionnel
Pêcheur n’est pas un métier
reconnu officiellement, même si l’Association
suisse romande des pêcheurs professionnels
(ASRPP) se bat pour que cette situation
change. Il faut donc, explique Claude Delley,
«trouver un pêcheur qui soit
d’accord de montrer le métier
et travailler deux ou trois mois avec lui.
Ensuite, réussir un examen de pêche,
quand il est mis au concours.» Un
examen qui comprend les connaissances du
lac, des poissons, de la législation
et un volet pratique. Il faut ensuite trouver
un emplacement, obtenir une concession.
Sans oublier l’important investissement
de départ, pour le bateau, la chambre
froide, la machine à écailler
et tout le matériel. Pas loin de
100000 francs au total. EB
« Il ne faut
pas être fainéant... »
Il reste une quarantaine de pêcheurs
professionnels sur le lac de Neuchâtel.
«Dans les années 1980, nous
étions deux fois plus», se
souvient Claude Delley. Lui-même a
appris le métier de son père,
qui l’avait appris de son père…
Professionnel à Portalban depuis
1980, dès l’âge de 18
ans, il partage volontiers sa passion: chacun
peut s’inscrire à une matinée
de pêche (gratuite) en sa compagnie
(renseignements sur www.delley.ch) «L’idée,
c’est de faire découvrir mon
métier et les poissons.»
Difficile de retracer une de ses journées
types. Ce qui est sûr, c’est
que le travail commence tôt: entre
4 h (l’été) et 6 h (l’hiver).
Soit avant le lever du soleil, moment où
les poissons s’agitent. Après
la pêche proprement dite, qui s’achève
en général vers 9 h ou
10 h, il faut démailler, soit sortir
les poissons des mailles des filets. Un
travail qui peut prendre jusqu’à
midi ou 13 h. Place ensuite à la
préparation du poisson: Claude Delley
pratique la vente directe aux particuliers
et à quelques restaurateurs. En fin
de journée, retour sur le lac pour
poser les filets du lendemain, puis préparation
du bateau. Une journée de travail
peut ainsi commencer à 4 h et s’achever
à 22 h… «Quand le poisson
est là, on n’a pas le choix,
il faut faire le boulot.» Pas de risque
de le contredire, quand il affirme: «Il
ne faut pas être fainéant…»
En même temps, on devine qu’il
n’en changerait pour rien au monde.
«Je dis souvent que je travaille six
heures par semaine: le samedi matin, quand
je suis au marché de Neuchâtel.
Le reste, c’est des vacances!»
Eric Bulliard |