Rétrospective
Marcel Imsand
«Je n’ai jamais volé
aucune image»
Jusqu'au 4 novembre, la Médiathèque
Valais de Martigny offre à Marcel
Imsand sa première grande rétrospective.
L'occasion de (re)découvrir, à
travers quelque deux cents portraits, l'œuvre
du photographe né à Pringy.
Et de rendre hommage à cet homme
qui «parvient à rendre singuliers
les gens ordinaires».
«En
général, on réserve
ce genre d’hommage aux photographes
qui sont morts…» Marcel
Imsand arbore un sourire modeste dans
sa barbe de grand-père, laissant
ses yeux parler d’eux-mêmes.
On y lit quelque chose qui ressemble
à de la fierté.
Tandis que court, jusqu’au
4 novembre, sa première grande rétrospective
à Martigny, le photographe né
à Pringy ne cache pas sa joie de
voir quarante ans de carrière défiler
sous ses yeux. «Quand je me suis lancé
en 1964, je devais nourrir une famille de
trois enfants. J’ai appris mon métier
de reporter en faisant des photos de mariage…»
S’il gagne son pain avec des commandes
pour la publicité ou la presse, Marcel
Imsand dévoile sa sensibilité
au travers de séries plus intimes.
Ainsi, il photographie Barbara, Milet et
L’Est et l’Ouest – les
deux frères de Vaulruz – ou
Paul et Clémence dans leur ferme
des Dailles. «Ces photos, je les développais
la nuit, après le travail…»
Ce sont pourtant elles qui interpellent
le spectateur dans les travées de
la Médiathèque Valais. «Au
début, je me suis demandé
ce qui fait la singularité du regard
de Marcel Imsand, explique Jean-Henry Papilloud,
son directeur. Dans son œuvre immense,
je pense que ce sont les portraits qui expriment
le mieux sa sensibilité. Lorsqu’il
entre en communication avec des êtres
humains, l’instant devient magique.
Dans ses photos, il parvient à rendre
singuliers les gens ordinaires.»
Ce que l’enveloppe
révèle
Dans un noir et blanc charbonneux, les enfants
du carnaval de Bâle disputent la vedette
aux travailleurs de la terre, à Luigi
le berger ou au semeur de cendres. «Marcel
est un témoin fort d’une époque
révolue. Il a réussi à
montrer ce que l’enveloppe révèle
de l’âme», commente Jean-Bernard
Repond, directeur des Editions La Sarine
et éditeur de Marcel Imsand depuis
1996.
Pour Patrick Rudaz, conservateur du Musée
du pays et val de Charmey «Marcel
Imsand est un photographe qui sait attendre
le moment juste. Pour l’expo qu’il
a présentée à Charmey
en 2001, il est resté dix jours sur
l’alpage de la Carra et il n’a
ramené que quarante photos! Pas une
de plus… En fait, Marcel Imsand est
un photographe d’exception, parce
qu’il n’a pas un comportement
de photographe. Simplement, il exprime sa
sensibilité avec un appareil photo…»
Et de décrire – de mémoire
– un magnifique portrait de Cindy
Crawford, épinglé dans son
atelier de la rue de l’Ale. «Marcel
a pris cette photo lors d’un repas
où le mannequin n’était
pas spécialement maquillé
ni mis en valeur. Mais il a réussi
à la prendre à l’instant
propice.»
Tandis qu’il feuillette le catalogue
de son exposition dans sa minuscule cuisine
à Lausanne, Marcel Imsand livre quelques
secrets. «J'ai toujours travaillé
avec un Leica, un petit appareil très
silencieux qui permet de faire des photos
avec peu de lumière pour capter toute
l'atmosphère du lieu.» Devant
un portrait de L'Est et l'Ouest, il s'excuse
presque: «Il ne faut pas déranger
les gens qu’on photographie! Je n'ai
jamais volé aucune image…»
Ancien directeur du Musée de l'Elysée
à Lausanne, Charles-Henri Favrod
fut le premier à exposer la série
de Paul et Clémence, en 1984: «Les
images de Marcel sont un témoignage
d’une grande honnêteté
de la part de quelqu’un qui aime les
gens et qui sait le dire. Dans ses photos,
je vois beaucoup de tendresse et de limpidité.»
«Je ne prends
pas de place»
La tendresse. Mot magique qui revient sans
cesse dans la bouche de celui qui fêtera
dans quelques jours ses 78 ans. «Les
gens sont touchés par la tendresse…»
Les images défilent. Ne tenant plus
en place, le photographe sort de ses archives
quelques tirages barytés, «sur
du papier Agfa d'époque», se
plaît-il à préciser.
Un portrait de Béjart, les mains
jointes. «Je ne suis pas grand et
je suis timide. C'est comme ça que
j'arrive à apprivoiser les gens.
On dit que je suis l’une des rares
personnes à tutoyer Béjart…
Barbara m'a accepté dans sa loge
parce que je ne prenais pas de place. Elle
me disait toujours: “Tu fais des photos
pendant que je te parle, mais tu ne me réponds
pas…”»
Tandis que je m'arrête sur un portrait
de Milet, on parle de ses influences. «Jérôme
Bosch pour les visages et Edward Steichen
pour les clairs-obscurs.» Un regret?
«Je n'ai jamais osé faire des
photos de nu. C'est trop difficile…»
Pour Jean-Christophe Blaser, conservateur
adjoint au Musée de l’Elysée,
à Lausanne, «Marcel Imsand
est un monument de la photographie suisse
d’après-guerre. Son travail
a eu une grande influence sur les photographes
romands.» Parmi ces jeunes artistes,
Philippe Pache revendique l'influence de
son aîné: «J’ai
été très marqué
par la manière dont il utilise la
lumière naturelle pour mettre en
valeur ses émotions. Quand j’étais
étudiant à l’Ecole de
photographie de Vevey, j’allais régulièrement
lui montrer mes photos et écouter
le verdict… se souvient le photographe
qui, avec Marcel Imsand, a couvert la Fête
des vignerons en 1999. Il avait la critique
assez dure, mais toujours positive! Il voulait
simplement qu’on progresse.»
Toutefois, malgré les apparences,
Marcel Imsand ne fait pas partout l'unanimité.
«Il a connu un succès populaire
et ça agace pas mal les autres photographes!
dit Patrick Rudaz. Déjà à
l'époque, certains n’hésitaient
pas à le considérer comme
has been…»
Porter un œil
nouveau
«Marcel Imsand a privilégié
des thèmes ruraux ancrés dans
les terroirs romands», analyse Sylvie
Henguely, collaboratrice scientifique à
la Fondation suisse pour la photographie,
à Winterthour. «En Suisse alémanique,
on ne connaît pas bien son travail.
Et encore moins l’homme. Quand on
parle d’Imsand à Zurich, on
pense surtout à son fils, Jean-Pascal,
qui a eu une belle carrière de photographe
jusqu'à son décès en
1994.»
Et l'historienne de l'art de poursuivre:
«C’est une erreur de croire
qu’il suffit de faire des bonnes images
pour être reconnu. Il faut aussi promouvoir
son propre travail. Il n’y a pas de
raison pour que Marcel Imsand ne soit pas
connu en Suisse allemande. Mais il a peu
cultivé les relations avec cette
région et ne semble guère
s’être soucié d’y
voir son œuvre diffusée. Par
exemple, peu de ses livres sont traduits
en allemand… En plus, les gens apprécient
peut-être moins le côté
“larmoyant”, voire parfois “kitsch”,
de ses images. Mais je pense que nous devrons
bientôt porter un œil nouveau
sur la globalité de son travail.»
Jouissant d’une grande notoriété
en Suisse romande, notamment au travers
de la septantaine de livres qu'il a publiés,
Marcel Imsand reste méconnu au-delà
de nos frontières. «Au niveau
international, mis à part Werner
Bischof ou René Burri, peu de photographes
suisses ont connu la consécration
qu’ils méritent, dit Charles-Henri
Favrod. Marcel est profondément gentil
et humble. Il n’a jamais fait de gesticulations
pour se faire remarquer.»
De son côté, le directeur de
la Médiathèque de Martigny
avance son explication: «Il touche
un public large et passionné, mais,
paradoxalement, les musées ont eu
de la peine à rentrer dans son travail,
dit Jean-Henry Papilloud. Son œuvre
n’est pas dérangeante et elle
s’inscrit en décalage avec
les grands courants artistiques du XXe siècle.»
D'ailleurs, Marcel Imsand porte parfois
– de manière péjorative
– l’étiquette de «photographe
vaudois» à cause de ses collaborations
avec le Sillon romand, Terre et nature et
24 heures. «Mais ses images ont un
langage universel, répond Jean-Bernard
Repond. On peut retrouver les deux frères
n'importe où dans le monde…»
En quête
de son identité
«Marcel a toujours aimé travailler
dans les marges, éclaire Patrick
Rudaz. Que ce soit avec Paul et Clémence
ou avec Cindy Crawford, il a photographié
des gens hors du commun. Ses images sont
comme une recherche effrénée
de ses racines, une quête de son identité.
Entre la pauvreté qu’il a vécue
dans son enfance et l'envie d'être
reconnu pour son travail.» Un avis
que partage également Philippe Pache:
«Dans sa vie, Marcel a fait beaucoup
de choses dans un esprit de revanche. Dans
ce sens, il est très touchant.»
Le livre se referme sur un portrait de Barbara,
qui n’a jamais été aussi
belle que dans les yeux d’Imsand.
D’ailleurs, un recueil de huitante
photos de la chanteuse sortira cet automne,
pour commémorer les dix ans de sa
disparition. D’ici là, Marcel
Imsand prépare encore un livre sur
Béjart et le deuxième volet
de sa rétrospective – les paysages
et les manipulations de laboratoire –
qui aura lieu au palais de Beaulieu, à
Lausanne, lors du Salon des antiquaires,
du 17 au 25 novembre prochain. Du pain sur
la planche pour – comme le dit Jean-Henry
Papilloud – «ce laboureur, qui
a fait son sillon, qui s’y tient et
qui veut rester hors du temps».
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PHOTOGRAPHIE Jean-Pascal
Imsand
La vie rêvée d’un ange
noir
Le 29 mars 1994, Jean-Pascal Imsand choisissait
de quitter cette vie après une fulgurante
carrière de photographe. Dix ans
plus tard, le fils de Marcel Imsand renaît
au travers d’une somptueuse monographie
et d’une exposition qui fait halte
à Lausanne, au Musée de l’Elysée.
«Tu
peux être le fils de Marcel Imsand
et être photographe», lui
aurait dit un jour de 1985 Charles-Henri
Favrod, alors conservateur du Musée
de l’Elysée. Neuf ans plus
tard, Jean-Pascal Imsand disparaissait
tragiquement après avoir vécu
une fulgurante carrière de photographe,
couronnée d’un Grand Prix
européen.
Aujourd’hui, pour
célébrer le dixième
anniversaire de son décès,
le magnifique ouvrage Jean-Pascal Imsand
- Photographe offre pour la première
fois une vue d’ensemble des quelque
huit années durant lesquelles le
photographe a travaillé. En paral-lèle,
une exposition montée ce printemps
à Winterthour fait halte, jusqu’au
30 janvier 2005, au Musée de l’Elysée,
à Lausanne.
Jean-Pascal Imsand a grandi dans les années
1960 au moment où son père
Marcel décide de se consacrer entièrement
à la photographie. Après un
bref passage aux Beaux-Arts de Bâle,
il apprend le métier de lithographe
dans l’atelier d’Edmond Quinche,
à Saint-Prex. Dans la chambre noire,
il découvre la maîtrise du
tirage, l’art de sauvegarder des détails
dans des noirs de velours.
L’ombre du
père
Dans l’ombre de la notoriété
grandissante de son père, Jean-Pascal
préfère à la photographie
les dessins au crayon gras, qui paraissent
régulièrement dans le magazine
Femina de 1979 à 1983. En 1985, il
ne résiste plus et entre en photographie
comme d’autres en religion, par nécessité
vitale. Il s’intéresse d’abord
au paysage, touche aussi au reportage vidéo,
réalise de nombreux travaux de commande
pour la presse et la mode.
Surtout, il crée ses premiers photomontages.
Ou plutôt ses «assemblages»,
comme il les appelle. Rompu à une
technique parfaite de laboratoire –
l’informatique n’est pas encore
entrée dans le monde de l’image
– il réalise Léman,
une image qui met en scène une cathédrale
de Lausanne ailée de noir qui s’envole
au-dessus du lac. Une image onirique, qui
esquisse déjà ses obsessions
pour les tirages sombres, les brouillards,
les eaux, les cieux nuageux. Une image à
la fois apocalyptique et reposante, clairement
surréaliste.
Dans un monde en noir et blanc, où
ses noirs éclipsent souvent ses blancs,
Jean-Pascal se taille un prénom.
En 1988, trois ans seulement après
ses débuts, il remporte le Grand
Prix européen de la photographie
en Arles. D’aucuns le considèrent
comme le plus grand espoir de la photographie
suisse à cette époque.
Sabina, la lueur
Entre-temps, Sabina s’est glissée
dans la vie de Jean-Pascal Imsand. Actrice
de formation, la belle et intrigante pose
comme modèle pour ses images de mode.
Sous le charme, le photographe la capte
«comme une sorte de papillon, souvent
représentée dans son sommeil,
dans ses songes», ainsi que le souligne
William Ewing, conservateur du Musée
de l’Elysée. Rapidement, elle
devient sa muse, bientôt sa compagne,
enfin son épouse. Et surtout, sa
lueur d’espoir.
Car la vision du monde de Jean-Pascal Imsand
est faite de noirceur, de vapeurs éthérées
et d’images prémonitoires.
«On n’est jamais loin de l’idée
de catastrophe, analyse William Ewing. Et
Sabina devient sa raison de vivre.»
Dans ce monde, Sabina tient le rôle
d’emblème de la vie rêvée.
Alors que la réalité prend
des atours très ténébreux.
Lorsqu’il photographie Lausanne, sa
ville natale, il la choisit de nuit, sombre
et déserte. Ses habitants, le photographe
les trie sur le volet avant de leur tirer
le portrait. Dans le livre Lausanne, une
jeunesse, il collectionne ainsi les visages
dans un simple appartement, parfois dans
un bureau: ses amis photographes Yves Leresche
ou Pierre Fantys, mais aussi Jean-Marc Richard,
tous rescapés de la génération
«Lôsanne bouge». Comme
lui.
Zurich, la réelle
A partir de 1989, Jean-Pascal et Sabina
s’installent à Zurich. Là,
il collabore avec l’agence Lookat,
travaille pour le World Economic Forum de
Davos, publie des images dans la célèbre
revue du. Surtout, il photographie son quartier,
le Kreis 5, en plein centre de la ville.
De son immeuble haut perché, il surprend
des «drogués» au Letten
ou des trams alanguis dans la Limmatstrasse.
Toujours hanté par le chemin de fer,
il réalise un reportage sur les saisonniers
du rail. Ou encore, il capture des portraits
intemporels dans le magasin d’articles
de seconde main Brocki-Land.
Si Lausanne était sa ville rêvée,
Zurich est celle de la vie réelle.
Même s’il puise ses sujets dans
la vie quotidienne, «il montre davantage
sa vision du monde qu’il ne capte
réellement le monde», analyse
William Ewing.
Avec cet étonnant corpus d’images,
Jean-Pascal prépare plusieurs maquettes
de livres. A de rares exceptions, aucune
ne sera publiée. En pleine crise
existentielle, Jean-Pascal s’ôte
la vie au printemps 1994.
Un peu à l’image de son père,
qui adorait se balader dans les campagnes
du Gros-de-Vaud, Jean-Pascal aimait marcher,
errer et photographier. «C’était
un homme en transit», dit de lui Daniel
Schwartz, ami et aujourd’hui président
de la Fondation Jean-Pascal Imsand, créée
en 2000.
Perché au-dessus de la cathédrale
de Léman, Jean-Pascal Imsand photographie
maintenant la terre vue du ciel.