| Le moins qu’on
puisse dire, c’est qu’elle a du
cran. Depuis 10 ans, Josée Gaudreau
parcourt l’Amérique du Sud, de
la Colombie à la Patagonie, en passant
très souvent par le Pérou. Jamais
en talons hauts. Ce n’est vraiment pas
son genre. La jeune femme est plutôt
du type aventureuse. Elle voyage avec sa tente
et son sac à dos. Souvent seule, pour
« ouvrir des circuits » de trekking
pour touristes d’aventure. Pour se rendre
chez les Indiens Kogis vers la cité
perdue de Tayrona, dans les hautes montagnes
de Colombie, par exemple, elle a dû
franchir les « zones de cultures »
des narcotrafiquants. « C’était
périlleux, avoue-t-elle. Je ne sais
pas si je recommencerais. » |
 |
Sortir des sentiers battus
est son pain quotidien. Comment se rendre à
ces ruines perdues dans la forêt colombienne
? « Même s’il n’y a pas
de route sur la carte topographique, je sais qu’il
y a des chemins de paysans pour s’y rendre.
C’est ceux-là que je cherche. »
« Impossible » n’est pas dans
son vocabulaire. Elle a l’instinct de la
découverte de l’inconnu dans le sang.
Elle a été la première à
descendre le rio Serano en kayak de mer, depuis
le parc Torres del Paine au Chili jusqu’à
Puerto Natales. Ouvrir un circuit consiste aussi
à faire les contacts pour approvisionner
et loger les touristes, s’assurer de la
disponibilité du matériel, des transports
en commun locaux. « On me disait : “Y
a un vieux monsieur dans tel village, qui peut
t’emmener là où tu veux aller.”
Pour aller trouver ces contacts, je préparais
mon matériel pour deux personnes, la tente,
les réchauds, la bouffe, je partais parfois
pour une semaine, souvent pour un mois. »
C’est elle qui a ouvert le circuit de cinq
jours de marche sur l’Ausangate, un massif
glaciaire à six heures de route au sud
de Cuzco, au Pérou.
« Je suis devenu la spécialiste du
développement des circuits de trekking
pour l’Amérique du Sud pour les agences
de tourisme d’aventure du Québec,
comme le Club Aventure, les Karavaniers du Monde,
Explorateur Voyage », constate-t-elle.
Avec sa longue crinière blonde frisée
et sa silhouette filiforme, Josée Gaudreau
n’a rien du garçon manqué.
Elle qui partait pour de longues périodes
avec des villageois dans des régions reculées
ne s’est jamais sentie en péril parce
qu’elle est une femme, n’a jamais
été agressée. « J’ai
développé une attitude adéquate,
je crois. Je suis d’une intransigeance catégorique
(sur les relations sexuelles). Quand je regarde
un gars dans les yeux, il comprend qu’il
ne doit même pas y penser ! Les hommes sud-américains,
même les plus machos, ont compris que je
me définissais d’égal à
égal avec eux. Et comme je vivais 300 jours
par année sous la tente et dans mes bottes,
j’étais devenue une des leurs, je
n’étais plus une gringa. Et puis,
je n’ai jamais cherché à sauver
des sous. J’ai toujours utilisé les
services d’un guide. Et ces guides m’ont
beaucoup appris, autour du feu, le soir »,
dit la jeune femme. Bien sûr, ces hommes
l’ont d’abord regardée avec
scepticisme, au début. « J’étais
en forme. Je marchais en sandales comme eux. Et
comme eux, je finissais par attacher les semelles
avec des cordes de babiche. »
Il lui est arrivé
de « jouer des games serrées ».
Comme cette fois où elle s’est retrouvée
seule dans la jungle avec un guide un peu éméché,
devenu trop entreprenant. « Tu veux qu’on
se baigne ensemble, ensemble ? D’accord.
Mais avant il faut que tu m’emmènes
à la mer », lui a-t-elle promis.
Trois heures de marche dans la jungle. Le guide
l’a menée jusqu’au vieux pêcheur.
Elle ne s’est pas baignée «
ensemble ensemble » avec le guide.
« En tant que femme, il faut savoir où
l’on va, ce que l’on veut. J’ai
pris des risques, c’est certain. »
Elle sait imposer le respect.
D’où lui
vient donc ce goût pour l’aventure
?
« On ne décide pas de devenir aventurière.
On a ça en soi. J’ai soif de connaître
d’autres cultures. Je ne grimpe jamais une
montagne pour planter un drapeau, mais plutôt
pour rencontrer les gens. Mes parents m’ont
donné des ailes. Quand j’avais huit
ans, nous avons habité Londres durant un
an. Ma mère m’a menée au métro.
M’a expliqué comment me rendre à
ma nouvelle école. Une partie du trajet
en métro, une autre en bus, un autre bout
à pied. Ma mère était stressée.
Mais elle m’a fait confiance. »
Au fil des ans et des voyages, au Pérou
surtout, Josée Gaudreau s’est posé
des questions « éthiques »,
comme elle dit. « Je suis entrée
dans beaucoup de zones sans touristes, j’ai
rencontré des chamans. Je me suis demandé
si, à force d’emmener des touristes,
les locaux ne perdraient pas leur identité
culturelle. C’était bien beau d’apporter
un sac de riz à chaque passage avec un
groupe de touristes, mais une fois le contrat
terminé, qui leur apporterait le riz ?
Il était temps d’établir les
normes du tourisme durable. »
Son film Le Pérou : sur les traces sacrées
des fils du Soleil est une réflexion sur
le sujet.
Un film qu’elle a mis trois ans à
réaliser, produire, monter et qui lui a
coûté une fortune en énergie
et en argent. « Ce furent des années
de beurre de pinottes », avoue Josée
Gaudreau. Mais fascinantes sur le plan professionnel.
Quand son film a été accepté
par le réseau des Grands explorateurs,
elle a poussé un soupir de soulagement.
Josée Gaudreau est la première Canadienne
à présenter un film des Grands explorateurs.
Pour avoir réalisé cette percée,
elle est notre lauréate cette semaine.
Le film est à l’affiche au Grand
Théâtre ces jours-ci.
Après une tournée de trois mois
au Québec, elle s’envolera en janvier
pour la Belgique, où des dizaines de représentations
de son film sont prévues.
Après toutes ces années passées
à bourlinguer en Amérique du Sud,
à 35 ans, Josée Gaudreau se rend
compte qu’elle est de plus en plus contente
de rentrer à la maison, pour profiter de
son « havre de paix » de Stoneham.
Elle y retrouve Jude, son amoureux, ses trois
oies, ses deux chiens, ses poules et son chat.
Sa petite maison jaune au toit rouge au bord de
la rivière lui ressemble : chaleureuse,
de bon goût, à la fois ancienne (avec
son poêle à combustion lente) et
moderne (avec son Internet sans fil). C’est
ici que se déroule l’entrevue.
« Je suis une fille de nature et de simplicité.
Je ne veux pas plonger dans la société
de consommation. Les Péruviens m’ont
ramenée à l’essentiel. »
La noirceur commence à tomber. Elle a tant
d’aventures à raconter encore. Mais
pour une rare fois, ce soir-là, elle peut
souper avec son amoureux. Je les quitte à
regret.
|