| Suivez
bien les instructions pour comprendre exactement
ce que vit chaque jour Élise Marcotte.
Courez d’abord une minute et demie,
à votre rythme. Reposez-vous un peu.
Puis courez maintenant une minute et demie
sans respirer ! En apnée, comme diraient
les savants. |
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Élise Marcotte, grande star de la nage
synchronisée, le fait en dansant et en
tourbillonnant dans l’eau, la tête
en bas. « Vers la fin d’une routine,
raconte-t-elle au SOLEIL, on entre dans un état
de semi-inconscience qui peut être très
dangereux si on oublie la marche à suivre.
Il ne faut jamais sortir de l’eau en inspirant,
parce qu’alors, on est pris de convulsions
qui mènent parfois à l’évanouissement.
»
Il lui faut donc expirer, alors qu’elle
n’a plus rien du tout dans les poumons.
Joli programme ! « Je n’ai plus d’air
dans les poumons mais il me reste du CO2 dans
le sang, explique la championne de 16 ans. Et
il faut absolument l’éliminer avant
d’aspirer de l’air de nouveau. »
Les jambes, maintenant. Au bout de ses routines
individuelles les plus longues, comme celle qui
lui valut l’or aux récents Championnats
junior canadiens de Calgary, Élise les
a en feu, lourdes comme du plomb lorsqu’elle
doit pourtant les pointer hors de l’eau.
Pourquoi souffrir ainsi
?
« Si vous saviez ce que c’est que
de nager de tout son cœur dans l’inconnu
total, la tête au fond de l’eau, et
de sortir au bout du numéro pour réaliser
que le pointage des juges vous donne gagnante...
»
Mais il n’y a pas que ça. Élise
Marcotte est une hyperactive. Un bâton de
dynamite. Une fusée. Elle a une Duracel
au derrière, pourrait dire une certaine
réclame publicitaire. « Si je passe
une journée sans m’entraîner,
dit-elle, ça ne va pas. Je ne me sens pas
bien. Il faut que je bouge. Et beaucoup ! »
Inscrite en sport-études à l’école
Wilbrod-Bhérer, elle s’entraîne
dans la piscine durant trois à quatre heures
par jour six fois par semaine, en plus d’une
heure hors de l’eau, à faire de la
musculation, des exercices cardio-vasculaires,
de la danse, etc. Et là, elle est bien.
Là, elle se calme et peut tranquillement,
le soir, aller voir son ami de cœur jouer
au baseball avec les Alouettes de Charlesbourg,
dans la Ligue junior élite du Québec...
L’art de leurrer
Élise Turcotte aurait pu elle-même
jouer au baseball. C’est même ce qu’a
voulu sa mère, à un certain moment,
alors qu’elle était entraîneure
d’une équipe masculine de L’Ancienne-Lorette,
dont faisait partie son fils Mathieu, le frère
aîné d’Élise. Maman
était beaucoup plus hockey-baseball que
nage synchronisée, paillettes et pince-nez.
Mais voilà maintenant qu’elle pose
les brillants sur le maillot de compétition
de sa princesse.
Car princesse, Élise en est une. Elle a
les yeux vert émeraude, brillants comme
des diamants. Elle a un corps gracile comme une
biche, la peau satinée d’une orchidée.
Elle ne marche pas, elle ondule. Elle rit tout
le temps. Elle pose tout le temps. Le rêve
de tout entraîneur de nage synchronisée.
« Une championne sur mesure, témoigne
son entraîneure Jojo Carrier, elle-même
ancienne reine de la discipline au Canada. Elle
est filiforme comme les grandes championnes russes.
Elle a un talent naturel. Elle sait contrôler
ses émotions et son stress. Et elle est
acharnée comme personne. Une autre Sylvie
Fréchette, assurément ! »
Acharnée au point où elle a réussi
certaines grandes performances au bord de la défaillance
physique. Par exemple, à Moscou, un bon
jour, alors qu’elle souffrait d’une
mononucléose diagnostiquée après
la compétition. « J’avais alors
passé la nuit précédente
à ses côtés, raconte Mme Carrier,
alors qu’elle avait dormi quelques heures
à peine. »
La nage synchronisée, discipline de tout
temps controversée en raison de ses flonflons,
est un leurre poussé à hauteur d’art,
une sorte de quintessence du faire-semblant. Sourire
et rayonner, toujours tout le temps, avec des
parures de plastique dans les cheveux, alors qu’on
a mal partout, qu’on manque de souffle et
qu’il faut suivre aveuglément la
fille d’en avant, en équipe par exemple,
quitte à se planter avec elle si elle se
plante. Plus ç’a l’air facile,
plus c’est réussi. Et alors, c’est
que les filles ont poussé leur capacité
d’endurance à sa limite.
Sport de perfection
Élise Marcotte a tâté de tout
: badminton, natation, soccer, patinage artistique,
tennis, piano, guitare, flûte traversière.
Et elle a choisi le plus dur d’entre tout
: la nage synchronisée. Le plus obscur
aussi d’entre tout. Les foules ne se précipitent
spontanément pas à la piscine. Et
les médias n’en ont rien à
cirer. C’était ainsi il y a 30 ans.
C’est ainsi aujourd’hui. Et ce sera
encore ainsi dans 300 ans.
« C’est un sport de perfection en
tout, laisse tomber l’adolescente. Ça
me stimule de vouloir y être la meilleure.
Je suis prête à beaucoup pour y arriver.
» Même à sentir l’eau
de Javel à cœur de semaine, héritage
du fameux chlore !
Elle sera au bassin olympique de Montréal,
pour les championnats aquatiques mondiaux de juillet.
Elle nagera dans l’équipe nationale
B du Canada, dans des essais seniors hors concours
destinés à « préparer
» en vue des épreuves officielles.
Ensuite, direction Toronto jusqu’au 12 août,
où elle s’entraînera avec les
meilleures Canadiennes sept heures par jour, six
jours par semaine.
Élise Marcotte rate rarement un grand rendez-vous.
Elle a cet instinct du jour J, cette propension
d’être à son meilleur au meilleur
moment. Les sportifs appellent cela le momentum.
C’est un état de recueillement qu’elle
va puiser au fond de sa magnifique machine physique
en même temps qu’au fond de son insatiable
ambition. Elle espère surtout ne pas rater
le grand rendez-vous suprême, celui des
Jeux olympiques de 2008, à Pékin,
en Chine.
Entre-temps, Élise lit tous les Mary Higgins
Clarke qui lui tombent sous la main. Elle fait
bien ses devoirs et apprend bien ses leçons.
Elle donne un peu de temps à son beau Alexandre.
Sinon, elle est dans l’eau.
Les filles du club Synchro-Élite de Québec
s’entraînent en équipe, souffrent
en équipe et pleurent aussi en équipe.
Mais s’amusent aussi beaucoup, beaucoup
en équipe. « J’ai peut-être
l’air d’une martyre, pour certains,
dit Élise. Et c’est vrai qu’il
y a un côté très exigeant,
dans ce sport.
Mais on a aussi beaucoup de plaisir, à
jouer dans l’eau et hors de l’eau.
Vous seriez surpris ! »
Une visite à la piscine de Wilbrod-Bhérer,
un après-midi de cette semaine, m’en
a totalement convaincu.
Il fallait la voir danser, s’égosiller
et se trémousser sur le bord de la piscine,
avec les deux Audrey, Valérie, Anne-Marie,
Andréanne et Marjorie, comme si elles respiraient
en double, pour rattraper un peu l’air perdu...
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