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Dans
la peau d'un vendeur au porte-à-porte
Le doigt sur la sonnette
Vendeur de brosses, de crèmes ou
d’encyclopédies, quel que soit
le représentant qui frappe à
ma porte, je la lui ferme au nez. Poliment,
mais sans jamais rien acheter. Pour comprendre
la difficulté de ce drôle de
métier, je me suis glissée
dans la peau de Jean-Marie Folly. Cet ancien
ébéniste de 54 ans sillonne
la Gruyère depuis dix-huit ans en
tant que conseiller pour la maison Just.
| «C’est
bien la première fois que je
suis aussi stressée à
l’idée de faire un reportage!»
«Et moi d’aller au travail»,
me répond Jean-Marie Folly en
me confiant sa mallette de représentant.
Huit kilos de tubes, de pots et de fioles
en tous genres que je réceptionne
en retenant mon souffle, un sourire
un peu crispé sur les lèvres.
Après trente minutes de formation
en accéléré, me
voilà dotée du principal
attribut de la conseillère en
produits Just. Reste à savoir
si je serai capable de vendre ces brosses
et ces cosmétiques qui font la
renommée de l’entreprise
créée dans la région
d’Appenzell voilà 77 ans. |
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Tout en me répétant
les consignes de base – entamer la
discussion avec les clients fidèles
en parlant d’autre chose que des produits,
se présenter aux nouveaux clients
potentiels en leur demandant «Connaissez-vous
la maison Just?», ne pas hésiter
à proposer un échantillon…
– je remonte la rue de la Gruyère,
à Riaz, ma valise à bout de
bras, en ce jeudi après-midi. Direction:
le numéro 12. Jean-Marie Folly a
décidé de commencer la tournée
par une cliente de longue date, afin que
mes premiers pas dans ce nouveau monde ne
se soldent pas par une porte claquée
au nez!
Peur de la sonnette
Le doigt suspendu au-dessus de la sonnette,
j’essaie de visualiser un carnet de
commande bien rempli, une cliente ravie
et un mentor aux anges. «Faut pas
avoir peur de la sonnette», m’encourage
ce dernier dans un sourire, son regard bleu
pétillant au soleil. Je réalise
tout à coup ce que ma pose doit avoir
de ridicule et je me lance. Monique Besson
apparaît dans l’encadrement
de la porte, un peu surprise de découvrir
«son» conseiller Just accompagné
d’une aspirante à la vente.
Une fois les présentations faites,
nous lui emboîtons le pas jusqu’à
l’appartement situé au premier
étage.
Me voilà enfin prête à
ouvrir mon précieux bagage, à
laisser exhaler les parfums subtils de mauve
et d’edelweiss, l’odeur piquante
du pomelo ou celle plus entêtante
des 31 plantes mêlées en une
huile naturelle idéale pour les massages.
Alors que l’hôtesse nous invite
à prendre place dans sa chaleureuse
cuisine boisée, les informations
s’emmêlent dans ma tête:
«Rester debout en principe, demander
la permission avant de déposer la
mallette sur la table, éviter de
l’ouvrir à contre-jour…»
Au risque de me faire perdre tous mes moyens
et de m’achopper en tentant de me
glisser sur le banc sans que la valise ne
touche la table…
Le naturel avant tout
Par chance, la première consigne
de Jean-Marie Folly me revient en mémoire:
«Essayer d’être le plus
naturel possible!» Je respire donc
un bon coup, actionne le mécanisme
de la mallette et en extirpe le catalogue
que je tends à Monique Besson dans
un sourire. Tandis qu’elle le compulse
à son rythme, j’attrape le
gel douche à l’extrait de pomelo,
bien décidée à le lui
faire humer au moment propice, puisqu’il
s’agit du hit de l’été.
Et sans nul doute du seul produit que je
connaisse et dont elle ignore encore l’existence,
elle qui s’offrait sa panoplie de
brosses Just voilà quarante-deux
ans.
Grâce au pomelo, ce mélange
de pamplemousse et d’orange, je conclus
ma première vente à 24 fr.
90. Sous le regard complice de Jean-Marie
Folly, qui me tend le carnet de commande
et se charge de me dicter le numéro
de l’article. Quelques échanges
entre le conseiller et sa cliente plus tard
et trois nouvelles lignes se sont remplies.
Comme par enchantement... Une crème
pour les pieds à l’extrait
d’arnica, un gel pour les mains, une
crème lamelloderm. «Idéale
contre les rougeurs», m’explique
Monique Besson. Pour peu, c’est elle
qui me convaincrait d’en acheter un
tube!
Mieux vaut en rire
Soulagée à l’idée
que je ne rentrerai pas bredouille de ma
tournée, je commence à me
relâcher et avoue à ma cliente
que je ne me destine absolument pas à
une carrière dans la vente. Elle
s’en serait doutée! Mais si
j’avais attendu de résoudre
mon addition avant de tomber le masque,
peut-être aurais-je réussi
à calculer de tête, sans mélanger
les colonnes, ni me tromper de ligne pour
les frais de port… Je me serais ainsi
épargné la gêne de devoir
rendre son calepin à l’expert
pour qu’il finisse le travail. Mais
nous n’aurions pas partagé
cet irrésistible fou rire. Qui m’a
permis d’oublier la ribambelle de
portes auxquelles je me suis heurtée
par la suite.
«Il m’épate
avec son système de travail»
S’il existe autant de façons
de démarcher que de démarcheurs,
certaines qualités sont essentielles
dans ce métier. «Un bon vendeur,
c’est quelqu’un d’indépendant,
d’organisé et de persévérant,
qui a la psychologie de la vente et des
gens», résume Sandy Panchaud.
Responsable d’une quinzaine de conseillers
pour le secteur Gruyère de la maison
Just – qui s’étend en
fait de Lausanne à Fribourgen passant
par Yverdon – cet ancien boucher apprécie
tout particulièrement le style très
personnel de Jean-Marie Folly, ébéniste
de formation.
«C’est sa discrétion
par rapport à la clientèle
qui m’épate, contrairement
à moi qui suis plus actif au final,
avoue Sandy Panchaud. Cette façon
qu’a Jean-Marie de s’évincer,
de se mettre en retrait pour laisser à
son client le temps de la réflexion.»
Une qualité particulièrement
appréciée par Monique Besson:
«J’aime bien sa manière
de vendre, parce qu’il n’insiste
pas. Je déteste quand on veut tout
me refiler!»
Entre le chef de service et son employé,
les styles varient, plus ou moins appréciés
en fonction de la clientèle. Le premier,
intarissable lorsqu’il s’agit
de vanter ses produits, émaille ses
présentations de plaisanteries avec
le même plaisir qu’il a à
rehausser ses costumes d’une cravate.
Le second, dans un registre plus sérieux,
pèse ses mots, toujours à
l’écoute de ses clients, abhorrant
les artifices presque autant que les cravates.
Quelle que soit la manière, chacun
parvient à vivre du pourcentage de
ses ventes. C’est là toute
la difficulté de l’exercice:
un conseiller Just ne peut pas compter sur
un salaire mensuel fixe. Chaque jour, il
remet l’ouvrage sur le métier.
Espérant d’une part remplir
la moyenne de huit bulletins de commandes
– soit près de 800 francs de
produits vendus – lui garantissant
un salaire correct. «C’est un
peu stressant la première année,
concède Sandy Panchaud. Ensuite,
on sait qu’on peut compter sur une
clientèle fidèle.»
Essayant d’autre part de s’affilier
un, voire deux nouveaux clients, afin d’éviter
de perdre les deux tiers de sa cartothèque
de base en dix ans. «Régénérer
son portefeuille clients est la partie la
plus difficile du métier»,
assure Jean-Marie Folly. Pourtant très
doué en la matière, puisqu’il
a réussi à convaincre une
réticente de ma trempe. Et, ce qui
est encore plus fort, à lui faire
passer commande sans lui proposer quoi que
ce soit.
Je me suis dit qu’un vendeur à
la commission, capable de perdre des heures
à initier une novice aux ficelles
de son métier, méritait bien
qu’on lui achète une petite
crème.
Pour devenir vendeur
de Just
La formation de vendeur à l’entreprise
Just se déroule en plusieurs phases.
Premièrement, un apprentissage des
techniques de vente et des produits est
prévu. Le vendeur s’en va alors
sur le terrain avec un employé expérimenté
ou le responsable du secteur. C’est
après cette formation d’environ
trois semaines que le nouvel employé
devient autonome. Par la suite, divers séminaires
sont agendées pour connaître
les nouveaux produits et se perfectionner
dans cette pratique.
Claire-Lyse Pasquier |