Un
grand nom du nanomonde
Patrick Couvreur, Biopharmacien
Figure emblématique des nanotechnologies
médicales, Patrick Couvreur, cinquante-sept
ans, s'amuse de leur récente renommée.
Et pour cause : il les « pratique
» depuis 1975… Un long chemin
à la croisée de la recherche
fondamentale et de l'industrie pharmaceutique,
que ce Français d'origine belge –
une pointe d'accent « trahit »
ses racines wallonnes – a parcouru
avec aisance et brio. Et qui le mène
cette année à recevoir le
prestigieux Host Madsen Medal, décerné
par la Fédération internationale
pharmaceutique. Une belle reconnaissance
pour ce spécialiste des nanomédicaments.
Mais ne lui parlez pas d'aboutissement !
Car l'infatigable directeur de l'unité
« Physico-chimie, pharmacotechnie,
biopharmacie » de Châtenay-Malabry
a des projets plein la tête. «
Mes grands rêves sont de mettre sur
le marché un médicament anticancéreux
et d'arriver à créer l'Institut
du médicament d'Île-de-France
pour donner à la France une visibilité
internationale dans ce domaine »,
assure celui qui est aussi très impliqué
dans le pôle de compétitivité
mondial Médicen Paris Région.
À l'âge des vocations naissantes,
cet adolescent dégingandé
ne jure pourtant que par le sport. «
Étant un élève moyen,
mes parents m'ont envoyé après
le bac à l'université des
Jésuites à Namur. Et là,
j'eus la chance de rencontrer un père
qui m'a fait découvrir et aimer les
sciences. » Résultat : major
de ses études de pharmacie, puis
thèse sur les comprimés. Il
y apprend beaucoup, mais sans passion pour
le sujet. Mais par deux fois, le hasard
s'invite à point nommé. D'abord
en le faisant côtoyer le laboratoire
du professeur De Duve, prix Nobel de médecine
en 1974. À discuter avec ces médecins
« de pointe », il conçoit
son idée phare : créer des
« microformes » pour faire pénétrer
les molécules dans les cellules.
Ensuite avec la rencontre du Suisse Peter
Speiser, pionnier des nanoparticules. Et
Patrick Couvreur, en 1977, de débarquer
avec femme et enfants à Zurich, pour
une année de « science de haut
vol ». Avec à la clé
un résultat inespéré
: il met au point des capsules nanométriques
aptes à assurer la pénétration
de médicaments à l'intérieur
d'une cellule. Espoir vite déçu,
puisque le polymère utilisé
s'avère non biodégradable,
donc inutilisable chez l'homme. L'arrivée
des « cyanoacrylates » comme
colle chirurgicale biodégradable
va sauver la mise : Patrick Couvreur en
tire des nanoparticules qui ouvrent la voie,
cette fois, à la création
de nanomédicaments.
Notre homme est alors maître de conférences
à Louvain et présente en parallèle
une thèse d'agrégation. Dans
le jury, un certain Francis Puisieux, professeur
à Châtenay-Malabry, remarque
l'esprit créatif du jeune chercheur
et lui donne sa chance. C'est parti pour
l'aventure française, à l'université
Paris-Sud. Bien intégré ?
« Complètement, même
si au début, mes enfants ont un peu
souffert de vos blagues sur les Belges.
Mais je trouvais enfin une patrie linguistique,
après avoir mal supporté le
rejet de la francophonie par les Flamands.
»
Son unité se taille vite un beau
succès, avec la découverte
de l'action positive de certaines nanoparticules
dans les cancers hépatiques résistants.
De quoi motiver la création, en 1997,
de la société Bioalliance,
chargée alors de mener un essai clinique
sur l'hépatocarcinome. Quid de ses
rapports avec l'industrie pharmaceutique
? Sourire… « Nos relations sont
basées sur des échanges mais
à la condition de ne jamais se vendre
à elle. Je passe des contrats industriels
dans des champs conceptuels suffisamment
novateurs pour justifier l'intervention
du CNRS. »
Dans le même temps, il crée
l'école doctorale « Innovation
thérapeutique », un moyen selon
lui de « connecter » les étudiants
au milieu industriel. C'est d'ailleurs en
tandem avec l'une de ses thésardes
qu'il vient de défricher la voie
de nanoparticules de troisième génération
capables de cibler spécifiquement
les cellules cancéreuses. Après
des mois d'échecs pour y encapsuler
un anticancéreux – la gemcitabine
–, ils essaient le squalène,
un « lipide très compact ».
Et là, bingo ! Le mélange
s'assemble spontanément. Incubées
avec des tumeurs humaines, celles-ci s'avèrent
dix fois plus efficaces que le médicament
seul. Résultat : une plate-forme
de nanomédicaments installée
à Paris Biotech (Cochin) et le projet
de création d'une nouvelle entreprise…
Du temps libre ? Ce sportif affirme en avoir
assez pour s'adonner à sa nouvelle
passion, le cheval… une façon
de « se vider la tête parce
qu'il faut seulement penser à ne
pas tomber ! ». Et pour suivre de
près, aux côtés de sa
femme, les carrières – toutes
médicales – de ses trois grands
enfants.
Patricia Chairopoulos
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