Martin
Giurfa
Au téléphone, il rechigne
gentiment, craignant sans fausse modestie
d'être « surexposé ».
Il vient de recevoir la médaille
d'argent du CNRS, et les sollicitations
pleuvent. Finalement, il accepte de bonne
grâce et propose un rendez-vous dans
un français sans accent. Car Martin
Giurfa, quarante-quatre ans, directeur du
Centre de recherches sur la cognition animale
(CRCA)1 de Toulouse, a
fait ses études au lycée français
de Buenos Aires. Pour évoquer son
parcours de l'Argentine à la France,
il choisit une citation attribuée
à Jorge-Luis Borges : « Uno
es uno y su circonstancias » –
« On est soi-même et ses propres
circonstances »…
| En
1981, il entre à l'université
de Buenos Aires, en biologie. «
La dictature initiée par Videla
était toujours en place, c'était
le règne de la terreur, on était
fouillés par la police à
l'entrée de la fac et la délation
régnait. » Deux ans plus
tard, en 1983, la démocratie
est restaurée. « Une joie
immense ! Un grand nombre de chercheurs
argentins de haut niveau sont revenus
d'exil. Il y a eu un vrai bouillonnement
intellectuel. » Mais l'euphorie
est de courte durée. Le plan
d'austérité dicté
par le Fonds monétaire international
(FMI) à partir de 1986 coupe
les ailes de l'éducation et de
la recherche, et les scientifiques argentins
repartent à l'étranger. |
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Premier coup du hasard, parmi les
rares à rester se trouvent
deux spécialistes de la neurobiologie
du comportement, la discipline choisie
par Martin Giurfa. « J'ai toujours
voulu comprendre comment on apprend,
comment on mémorise. J'étais
fasciné par les travaux du
prix Nobel Karl Von Frisch sur le
comportement des abeilles. »
Avec ses professeurs, il publie dans
des revues internationales pendant
qu'il passe sa thèse. Résultat
: une invitation à rejoindre
l'Institut de neurobiologie de l'université
libre de Berlin. Il y arrive en 1990,
là encore en plein bouillonnement
de l'histoire : le mur est en train
de tomber. Celui qui a connu le retour
de la démocratie en Argentine
en garde un souvenir ému. Douze
ans à Berlin font de lui un
neurobiologiste expérimenté.
Puis, nouvelle « circonstance
», la France fait appel à
lui. Le CNRS et l'université
Paul Sabatier de Toulouse l'invitent
à créer le Centre de
recherches sur la cognition animale.
Objectif : étudier de manière
comparative les processus cognitifs
chez des modèles animaux très
variés, vertébrés
ou invertébrés, aussi
bien au niveau de l'individu que de
sociétés animales, comme
celles que forment les fourmis. Il
accepte, en raison de cette «
grande sérénité
dans le travail de recherche que peut
offrir la France en proposant des
postes permanents, une sérénité
que nos tutelles doivent absolument
préserver ». Aujourd'hui,
le centre compte une trentaine de
statutaires et autant de doctorants
et postdoctorants ; des chercheurs
en éthologie, biologie moléculaire,
neurobiologie, modélisation,
psychologie expérimentale et
robotique travaillent côte à
côte. « J'aime construire
des passerelles », explique
Martin Giurfa en souriant. Des passerelles
vers l'étranger via de multiples
collaborations internationales, mais
aussi vers le public. Cet homme ouvert,
au contact chaleureux, entraîne
toute son équipe dans l'action
pédagogique de La Main à
la pâte, les conférences
de l'association Les étoiles
brillent pour tous 2,
et organise la Semaine du cerveau
en Midi-Pyrénées. Retournerait-il
en Argentine, susciter à son
tour des vocations ? « On ne
peut jamais dire jamais, mais j'ai
beaucoup d'attaches en France. C'est
le pays que j'ai choisi pour m'engager
dans un projet de recherche. »
Et il fait appel à une autre
citation : « On est du pays
qui nous fait grandir. » Mais
cette fois, il ne se souvient plus
du nom de l'auteur.
Jean-François Haït
Notes :
1. Centre CNRS /
Université Toulouse-III.
2. L'association
organise des conférences scientifiques
dans les maisons de retraite, en milieu
hospitalier ou carcéral .
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