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Pierre
Rabischong
Coordonnateur du projet européen
"Lève toi et marche" (SUAW)
Professeur
agrégé de médecine
à la faculté de Montpellier,
Pierre Rabischong est le coordonateur
du projet européen "Lève
toi et marche" SUAW.
Auteur d'un grand nombre de publications,
il a notamment écrit l'ouvrage
"Le Programme Homme", paru
en 2003 aux Presses universitaires de
France |
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Automates-Intelligents
(AI) : Comment en êtes vous-venu à
ce que vous appelez la "robionique"?
Avez-vous choisi ce genre de recherche dès
votre arrivée à la Faculté
de Médecine de Montpellier, après
votre agrégation ?
Pr. Pierre Rabischong
(PR) : Effectivement, j'ai eu la
chance d'arriver dans un laboratoire où
il n'y avait plus d'enseignants universitaires
et j'ai eu aussitôt la responsabilité
du laboratoire. J'ai été nommé
à 33 ans professeur titulaire et
chef de service à l'hôpital.
Cela m'a débarrassé très
tôt de mes soucis de carrière
et m'a permis de m'intéresser à
la recherche. J'ai compris que je devais
disposer d'un outil de recherche et j'ai
fait toutes les démarches difficiles
mais nécessaires pour obtenir la
création en 1971 d'une unité
de recherche de l'INSERM, l'unité
103. Celle-ci a été axée
sur la biomécanique de l'appareil
moteur, c'est-à-dire tout ce qui
concerne la mobilité, la préhension,
la locomotion. En effet, je m'étais
intéressé tôt à
la mécanique du corps humain et j'ai
rapidement identifié les deux voies
sur lesquelles travailler concernant la
pathologie motrice, d'une part les amputations
et d'autre part les paralysies.
J'ai conduit cette unité de recherche
pendant 25 ans, jusqu'en 1995. J'y ai travaillé
essentiellement avec des ingénieurs
et avec deux chercheurs INSERM qui sont
encore avec moi au Centre Propara.
AI : En quoi consiste
ce Centre ?
PR : Quand
j'ai eu la responsabilité de l'unité
de recherche, j'ai pensé que travaillant
sur les paralysies, il me fallait un terrain
clinique d'application des recherches. J'ai
tout fait pour obtenir la création,
avec cinq de mes collègues universitaires,
d'un centre consacré aux lésions
de la moelle épiniére, qui
n'existait pas au CHU et dont j'ai rédigé
les statuts, le Centre Propara. C'est une
association Loi de 1901, liée au
service public hospitalier et répondant
aux mêmes règles de gestion.
Le Centre de 60 lits a été
ouvert en 1981. Nous y recevons essentiellement
des paralysés médullaires,
c'est-à-dire des paraplégiques
ayant une lésion de la moelle thoraco-lombaire
et des tétraplégiques avec
lésions de la moelle cervicale. Ceci
m'a donné la possibilité d'une
part d'utiliser du matériel cadavérique
provenant du laboratoire d'anatomie de la
faculté de médecine pour faire
des démonstrations biomécaniques
sur le corps humain, d'autre part d'appliquer
ces recherches dans le domaine clinique
grâce à ce centre Propara.
AI : Vous vous
êtes donc dès le début
beaucoup "remué" pour obtenir
des moyens. Mais à quel moment vous
êtes vous orienté vers la robotique
?
PR : Très
tôt, dans les années 1970.
J'ai eu la chance en 1974 de collaborer
étroitement avec la Régie
Renault qui avait à cette époque
une direction des automatismes dirigée
par Pierre Pardo en charge de la robotique
industrielle destinée aux besoins
des usines Renault. J'ai pu à cette
occasion effectuer des missions au Japon,
où je suis allé par la suite
25 fois. Je suis allé également
aux Etats-Unis et j'ai participé
à la création de l'AFRI, Association
française de robotique industrielle,
dont j'ai été un des membres
fondateurs. On s'était aperçu,
en allant au Japon, que ce pays avait énormément
développé les concepts de
robotique industrielle et qu'il était
bon que la France soit présente dans
ce concert.
Nous avons travaillé avec Renault
à des recherches relatives à
l'organe terminal des robots et nous avons
mis au point un certain nombre de dispositifs
que nous avons tout de suite appliqués
dans le domaine de la pathologie clinique.
Ainsi dans le domaine des prothèses
de la main, nous avons développé
avec la Télémécanique
un modèle de prothèse de la
main évolué, dite intelligente,
dans le sens où elle avait plusieurs
types de préhension et des capteurs
digitaux pour automatiser la force de prise.
AI : Pourtant,
vous ne vous intéressez plus guère
à ce type de main aujourdhui...
PR : En effet.
Je me suis rendu compte très rapidement
que la prothèse de la main était
un des exemples typiques des échecs
de la recherche technologique. La main humaine
est un organe très complexe, aux
nombreux degrés de liberté,
avec 6 moteurs pour chacun des doigts et
8 pour le pouce. Ce modèle déjà
complexe sur le plan mécanique se
double d'une difficulté énorme,
le problème du contrôle.
Nous avons constaté rapidement que
si on met en place une interface compliquée
destinée à commander une prothèse
multifonctionnelle de la main, il y a un
rejet de la part du malade. Il faut bien
se rendre compte que l'homme (comme d'ailleurs
l'animal) est une machine extrêmement
complexe mais pilotée la plupart
du temps par un ignorant. Le traitement
des phases d'exécution complexes,
dans les conditions de fonctionnement normales,
se fait à un niveau inconscient.
La conscience de l'individu qui pilote la
machine se réduit à un contrôle
décisionnel simple. Le sujet se limite
à commander des actions, prendre
tel objet, aller à tel endroit
il
ne se soucie pas des 600 moteurs dont dispose
son corps. Il n'a donc pas besoin de connaissances
d'ingénierie très poussées
qui seraient nécessaires pour faire
fonctionner le système s'il ne fonctionnait
pas tout seul. L'automatisation biologique
reste le maître concept.
La biologie nous permet donc un modèle
de pilotage très simple, du type
"pousse-bouton" mais avec une
très grande complexité en
arrière-plan. Ce modèle nous
a servi dans toutes les recherches robotiques
que nous avons faites, pour essayer de bien
comprendre et développer des interfaces
de commande simples avec une grande complexité
à l'intérieur.
AI : Cest ce que vous avez appelé
la robionique ?
PR : Oui. Il
s'agissait de compléter un peu le
concept de bionique introduit dans les années
1960 par les américains. La robionique
combine la robotique, la biologie et l'électronique.
Elle repose sur l'utilisation de deux transferts
de connaissances. Il y a d'une part celui
concernant le passage du vivant à
l'artificiel, ce qu'on appelle encore le
biomimétisme. Celui-ci vise à
s'inspirer de la nature qui réalise
des systèmes souvent très
miniaturisés, des capteurs ou des
systèmes de locomotion à pattes,
par exemple
L'autre transfert de connaissances
découle de la transposition possible
des modes de fonctionnement des robots au
vivant afin de comprendre les performances
du vivant se déplaçant dans
l'espace. Quand on veut piloter un robot
dans un espace tri-dimensionnel, il faut
évidemment écrire des algorithmes
de commande utilisant des équations
compliquées. Celles-ci tiennent compte
de deux paramètres importants, d'une
part l'état des moteurs et d'autre
part les angles de chacun des segments.
Avec cela, on peut piloter l'organe terminal
d'un robot, une pince, un pistolet de peinture,
par exemple.
Ceci m'a conduit à transférer
cette analyse des problèmes techniques
posés par le contrôle dans
l'espace d'un robot industriel au corps
humain. Bien que celui-ci soit plus complexe
que le robot (il y a environ 50 actionneurs
musculaires dans le membre supérieur)
les problèmes techniques sont les
mêmes. Il faut que le cerveau connaisse
d'une part l'état des moteurs, c'est-à-dire
des 50 moteurs musculaires, d'autre part
les angles des articulations.
AI : Comment le
modèle robionique vous a-t-il aidé
à mieux comprendre le contrôle
moteur chez lhomme ?
PR : La commande
motrice volontaire consciente est simple
et s'exprime toujours en termes de mouvement.
Mais il faut à un niveau non perceptible
consciemment réaliser un contrôle
opérationnel de la bonne exécution
de tous les paramètres que je viens
d'indiquer. Le système se complique
chez l'homme par le fait que les actionneurs
musculaires ne sont pas réversibles
et ne sont pas linéaires. Les muscles
sont des moteurs visco-élastiques
qui n'ont pas d'équivalent dans l'industrie.
Ils ont également la propriété
qui est un avantage de fonctionner sans
bruits perceptibles. Mais les muscles n'étant
pas réversibles, il faut que, pour
chaque degré de liberté activé,
deux moteurs entrent en service, un agoniste
et un antagoniste. La régulation
de ce système pour effectuer un mouvement
doit contrôler la rigidité
mécanique des actionneurs, ce qui
implique une coordination opérationnelle
difficile à analyser et plus encore
à imiter. Mais nous la connaissons
mieux actuellement. Nous savons que dans
le système nerveux central de l'homme,
il y a toute une série de niveaux
de contrôles non pas hiérarchiques
mais hétérarchiques, c'est-à-dire
organisant des interactions de divers niveaux
entre eux permettant la gestion de cette
extraordinaire complexité.
Il se trouve que l'homme est très
compétitif dans ce qu'il fait. Nous
avons réalisé un travail avec
la direction des automatismes de la Régie
Renault, que nous avons présenté
dans un congrès de robotique industrielle
au Japon sur le thème "L'homme
est-il toujours le meilleur robot ?".
On se rend compte qu'effectivement les raideurs
mécaniques des segments corporels
de l'homme sont faibles par rapport à
celles d'un robot industriel, qui a besoin
d'une masse importante pour avoir en bout
de pince une précision de l'ordre
de moins d'un millimètre (certains
robots atteignent une précision de
l'ordre du micron). Ceci veut dire que l'homme
compense ses déficiences relatives
en termes d'inertie mécanique et
de masse, lesquelles ne peuvent évidemment
pas être très importantes puisque
embarquées, par une extrême
richesse des systèmes d'information
et des capteurs. L'homme peut être
considéré comme un "robot
mou". C'est sur cette problématique
que nous avons beaucoup travaillé.
L'homme est en effet un robot mou dont la
raideur articulaire est contrôlable
et où finalement l'extrême
richesse des capteurs et des retours d'informations
vers la commande permet une précision
importante de fonctionnement. Nous avons
beaucoup travaillé, dans mon unité
de recherche, sur la main et sur les applications
à la préhension. Nous avons
ainsi développé avec le CEA
des modèles d'analyse et de mesure
de la préhension destinés
par exemple aux robots télémanipulateurs
de l'usine de la Hague, qui requièrent
une extrême finesse, afin de transmettre
exactement en relation maître-esclave
les ordres donnés par la main du
technicien.
Finalement, il s'agit de comprendre l'homme
mécanique, "l'hommobile",
comme je l'ai appelé par analogie
avec l'automobile. On se rend compte en
définitive qu'il s'agit d'une machine
exceptionnelle, qui n'est pas produite à
l'identique comme sur les chaînes
de montage des automobiles. Il y a en effet
beaucoup de variations individuelles, comme
par exemple dans la sensibilité de
la main qui prend les objets. Un membre
supérieur comporte au moins 100.000
conducteurs nerveux, mais ce nombre peut
varier individuellement du simple au double
et même au triple. L'équipement
en capteurs est donc variable d'un sujet
à l'autre et cela peut expliquer
en grande partie les différences
individuelles dans l'habileté et
la finesse de doigté.
AI : Quelles suites
avez-vous donné à tout cela,
et quand ?
PR : Les suites
sont venues assez tôt. En 1989, nous
avons été conduits à
rechercher du financement dans le cadre
du programme Eureka. J'ai obtenu les moyens
de conduire un projet que j'ai appelé
CALIES, Computer Aided Locomotion by Implanted
Electro-Stimulation. Autrement dit, j'ai
lancé à cette époque
là le concept LAO, c'est-à-dire
de Locomotion Assistée par Ordinateur.
Nous avons essayé d'appliquer tout
ce que nous avions acquis au problème
des paralysés. Nous nous sommes basés
sur un principe, restaurer la locomotion
et même aujourd'hui la préhension,
en essayant de réutiliser les muscles
en dessous de la lésion de la moelle
épinière. Dans ce cas, les
muscles sont le plus souvent toujours vivants
parce que l'unité fonctionnelle formée
par un neurone moteur de la moelle et un
muscle fonctionne, le muscle étant
comme le périphérique du neurone
moteur. Mais si celui-ci disparaît,
le muscle disparaît aussi.
C'est le cas de la poliomyélite.
Si les neurones que nous appelons périphériques,
c'est-à-dire commandant directement
le muscle, restent opérationnels,
les muscles correspondants sont toujours
vivants mais se contractent de façon
anarchique sous forme de contractures ou
de spasticité. Normalement la chaîne
motrice comporte un relais central placé
dans le cerveau et le cervelet qui actionne
et contrôle le relais périphérique
médullaire. L'interruption de la
commande centrale crée la paralysie
C'est cet influx qu'il faut suppléer.
De plus, la perte de la sensibilité
cutanée complique considérablement
le problème, car la peau est le goniomètre
de tous les segments corporels et l'absence
de retours sensitifs fait vivre les membres
du patient paralysé dans une réalité
virtuelle.
Compte tenu des propriétés
connues du courant électrique, nous
avons utilisé l'électro-stimulation
pour activer artificiellement les muscles.
A partir du moment où on peut activer
artificiellement des muscles encore vivants
mais qui ne sont plus sous contrôle
du patient sur le mode volontaire, une commande
artificielle peut prendre le relais. Il
s'agit d'une recherche technologique tout
à fait passionnante, qui a de fortes
résonances robotiques. La robotique
moderne nous a appris beaucoup pour concevoir
ce que nous avons appelé le "programmeur
portable", c'est-à-dire le système
informatique qui fait ce que fait le cerveau,en
choisissant au bon moment le bon actionneur
nécessaire à une action déterminée.
Bien entendu, cette voie technologique pour
la restauration de la motricité chez
les personnes paralysées permet d'obtenir
un rendement musculaire maximum des muscles
sous lésionnels et elle me paraît
la seule voie réaliste actuelle.
En effet,il faut bien comprendre que pour
traiter ce problème des paralysés,
il y a deux voies possibles, la voie technologique
et la voie biologique. La voie biologique
essaye de jouer avec les composants biologiques,
en particulier avec les neurones, les cellules
souches et les cellules gliales type astrocytes.
Mais on se rend compte, quand on a pu l'observer,
qu'une moelle qui a été sectionnée
présente une cicatrice fibreuse très
importante. De ce fait, il paraît
difficile d'imaginer pouvoir faire pousser
des neurones au travers de cette zone fibreuse
pour arriver à rétablir la
liaison avec les bonnes fibres correspondantes
sous lésionnelles. D'ailleurs de
façon naturelle, la repousse des
fibres nerveuses centrales s'arrête
après environ trois semaines par
une fibrose induite par les cellules responsables
de la formation de la gaine de myéline.
Ce processus d'arrêt programmé
n'existe pas dans les nerfs périphériques
et peut être interprété
comme un système d'autoprotection
pour éviter les reconnexions chaotiques.
AI : Des chercheurs
ont prétendu commencer à obtenir
de tels résultats chez le rat en
utilisant des cellules souches...
PR : Certes,
mais la moelle épinière humaine
représente environ un million de
conducteurs, ce qui est bien au-delà
de ce que l'on trouve chez les rats.
Nous sommes donc pour notre part allés
sur l'autre voie technologique. Nous espérons
faire mieux encore, c'est-à-dire
nous inspirer aussi de la commande des robots
qui se fait de plus en plus sur un mode
dit intelligent. Ce mode met en uvre
une commande adaptative, avec beaucoup de
retours d'informations qui permettent d'ajuster
exactement la commande motrice aux conditions
d'environnement de l'action.
Il n'est pas pour autant question de transformer
l'homme en un robot. C'est la raison pour
laquelle nous voulons que le patient reste
toujours son propre contrôleur. Pour
cela nous avons voulu rétablir le
schéma classique, selon lequel l'homme
pilote une machine compliquée sans
avoir besoin de savoir quoi que ce soit
de son hardware. Ceci se traduit chez le
vivant, par une interface de commande dite
volontaire simple, induisant dans le niveau
d'exécution une très grande
complexité d'interactions fonctionnelles.
C'est ce que doit faire le module que nous
avons appelé "programmeur portable".
On y retrouve toute l'intrication nécessaire
des commandes nerveuses naturelles, mais
la commande donnée au patient reste
du type pousse bouton. Le patient appuie
sur un premier bouton pour se mettre debout.
Avec un second, il peut actionner une séquence
de marche préprogrammée que
nous essayons de rendre adaptative. Dans
ce sens, nous travaillons beaucoup sur les
retours d'informations à partir des
membres paralysés, qui permettront
d'affiner la commande. Nous sommes en train
également de développer un
nouveau programme appelé Domani avec
des équipes italiennes (Demain- deux
mains) afin de rétablir la préhension
chez des patients tétraplégiques
grâce à des électrodes
que nous avons appelées intelligentes.
En effet, pour actionner un muscle par électro-stimulation,
on peut le stimuler au travers de la peau.
Les conditions électriques ne sont
pas très bonnes avec une intensité
de l'ordre de 60 à 100 mA et l'impédance
est très élevée et
variable. On peut aussi le stimuler directement
en mettant des électrodes au contact
du point moteur (électrodes dites
épimysiales) ou mieux encore le stimuler
par l'intermédiaire du nerf musculaire,
avec une intensité qui peut être
très faible, de 0,5 à 1 milliampère.
AI : Cest la voie que vous avez choisie
?
PR :
Oui. Le seul problème que nous ayons
actuellement est que le système SUAW
nécessite une implantation chirurgicale
des électrodes. Celles ci sont reliées
par des fils à un implant électronique
qui assure la gestion de la distribution
et qui reçoit lui-même par
radiofréquence l'énergie électrique.
Ce système avec des fils à
l'intérieur du corps comporte des
risques évidents. Nous les avons
expérimentés avec deux patients,
l'un ayant un bon succès depuis 5
ans et l'autre ayant eu une infection imposant
de retirer tout le système implanté.
Nous cherchons à supprimer cet inconvénient
grâce à des électrodes
intelligentes, qui suppriment les fils venant
d'un implant placé à l'intérieur
du corps.
On met sur l'électrode toute l'électronique
de stimulation et de communication, de telle
façon qu'on peut piloter l'électrode
de l'extérieur par radio-fréquence
- ce qui a déjà été
fait en partie par l'équipe de Gerald
Loeb à Toronto. Nous essayons actuellement
de développer et d'améliorer
cette approche. Chaque électrode
activant un muscle particulier sera séparée
du reste. En cas d'infection sur une électrode,
il ne sera pas nécessaire d'enlever
tout le système. De plus, nous continuons
d'utiliser l'endoscopie pour la mise en
place des électrodes, ce qui est
une méthode très prometteuse
et moins invasive.
Plus généralement, nous comptons
bien utiliser tous les progrès faits
actuellement en robotique, d'où notre
collaboration avec le groupe de robotique
franco-japonais de Philippe Coiffet, très
précieuse pour nous.
AI : Que pensez-vous des électrodes
implantées directement dans le cerveau
de singes et visant à recueillir
directement linflux nerveux à
partir de la zone motrice cérébrale...
sans parler du Pr Kevin Warwick(1) ?
PR : Tout d'abord,
il faut se rendre compte que plus on avance
dans le temps, plus on légifère
sur les risques médicaux. On voudrait
le risque zéro, ce qui empêche
de se lancer dans des opérations
acrobatiques où les risques ne sont
pas du tout nuls. C'est nécessaire
comme le fait la loi de mon ami Claude Huriet
de protéger les patients, mais cela
bloque les recherches ou les challenges
teintés d'un peu d'aventure. Nous
ne pouvons pas, en ce qui nous concerne,
aller plus loin que ce que nous faisons,
dans des domaines où les risques
sont en principe bien maîtrisés.
Par contre, il n'est pas évident
que l'acte invasif consistant à mettre
des électrodes dans le cerveau donne
de meilleurs résultats que ce que
nous faisons, puisque nous envoyons l'influx
moteur directement sur le nerf musculaire
sans risque pour le cerveau du patient.
L'implant cérébral n'a d'intérêt
que dans les cas extrêmes du Lockin
syndrom, où le patient est complètement
isolé du monde extérieur et
n'a aucune possibilité de manifester
son intention de commander quelque chose
par un signal biologique contrôlable.
Mais un patient tétraplégique
au cerveau intact peut contrôler par
un signal de son choix, voix, mouvement
des yeux, mouvement articulaire, des dispositifs
d'assistance robotisés plus ou moins
efficaces.
Les implants cérébraux sont
utiles dans le cas de l'expérimentation
animale pour comprendre comment fonctionne
la zone de commande cérébrale,
mais ils ne me paraissent pas avoir un grand
avenir thérapeutique. Actuellement
les "brain computer interfaces"
sont très à la mode, mais
il est clair que plus on avancera en médecine,
moins on ira vers l'invasif. Pour ce qui
est du traitement de la maladie de Parkinson,
le problème est différent,
car les électrodes profondes implantées
dans le cerveau donnent des résultats
cliniques très encourageants. En
moins invasif, les américains ont
utilisé une commande par l'électro-encéphalogramme
de la main d'un tétraplégique
activée par électrostimulation,
mais sur le plan pratique il est beaucoup
plus logique et efficace de le faire avec
des signaux faciles à contrôler.
Sur le plan neurophysiologique, le niveau
cérébral du contrôle
décisionnel n'est pas sur la zone
de projection primaire du cerveau, qui est
l'aire 4 du lobe frontal où tous
les muscles du corps sont représentés
avec une cartographie précise. Mais
le sujet qui déclenche une action
motrice est et peut être ignorant
de l'existence des muscles qu'il ne sent
que s'ils sont douloureux. Donc, quand on
décide de commander une action, on
ne le fait pas directement sur le clavier
moteur de l'aire 4 où tous les muscles
sont représentés, mais de
façon indirecte, dans la zone dite
prémotrice où sont élaborées
les décisions d'action. Ce raccourci
très réducteur ne tient évidemment
pas compte des boucles cérébro-cérebelleuses
qui assurent le bon choix des actionneurs
et l'équilibrage agoniste-antagoniste.
AI : Quel avenir
à quelques années voyez-vous
dans les voies de recherche que vous avez
évoquées ?
PR : Nous sommes
entrés dans une ère technologique
passionnante et prometteuse. Les progrès
de la technologie sont visibles tous les
jours. Nous disposons maintenant de circuits
microélectroniques élaborés
dans des techniques en dessous du micron,
ainsi que des nanotechnologies ou des nanomachines
au dessous des 100 microns. Mais dans cette
ambiance "ultraprogressiste",
il ne faut pas oublier que le facteur constant
est l'homme lui même qui est une espèce
finie et définie qui ne changera
jamais.
AI : Et que visez
vous sur le plan fonctionnel ?
PR : Lélectrostimulation
permet denvoyer un signal à
un nerf, quel quil soit. Le grand
espoir pour lavenir sera de commander
non seulement les membres mais aussi les
organes viscéraux comme la vessie
(il existe en France 2 millions de personnes
incontinentes) et aussi lérection.
Tout ce qui est fonction dans le corps humain
a une base nerveuse. Les neuroprothèses
ont des applications immenses dans le domaine
sensoriel, viscéral, etc. Les perspectives
sont considérables. Il faudra développer
et perfectionner les électrodes intelligentes
supprimant les fils vecteurs dinfection.
Il faudra réaliser des unités
de stimulation autonome miniaturisées.
Il faudra aussi résoudre le problème
de lalimentation en énergie
électrique. Dans ce cas existe la
voie des bio-batteries, fonctionnant dans
le corps humain en se rechargeant sur le
milieu intérieur par des différences
de potentiels de tissus. Cest tout
cela qui constitue incontestablement lavenir.
AI : Comment vous situez-vous sur ces sujets
par rapport au reste du monde ?
PR : Pas trop
mal, car cela fait longtemps que nous travaillons
avec une excellente équipe européenne
pluridisciplinaire et des patients très
motivés. Nous sommes les seuls actuellement
pour les neuroprothèses motrices
depuis l'abandon d'une société
américaine concurrente. Mais nous
dépendons des progrès des
technologies, notamment des nanotechnologies
que j'ai citées. Enfin nous avons
aussi besoin de moyens financiers en plus
de ceux que nous a accordés généreusement
la Fondation EDF.
Il faut souhaiter que les Communautés
Européennes qui gèrent la
recherche européenne avec des moyens
importants soutiennent plus les technologies
biomédicales qui sont encore actuellement
les parents pauvres d'un système
dominé par la génétique
et la biologie moléculaire.
Consultez également le portrait d'un
Chercheur
en Bionique
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